Autoblog de Gee http://grisebouille.net/ Ce site n'est pas le site officiel grisebouille.net/.C'est un blog automatisé qui réplique les articles de grisebouille.net/ Au clair de la Lune https://grisebouille.net/?p=561815 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?Au-clair-de-la-Lune Tue, 16 Jan 2018 11:38:14 +0100 Vous vous souvenez de l’histoire du grand cerf et du lapin ? Eh bah c’est la suite. Enfin plus ou moins. Enfin c’est compliqué. Enfin vous verrez. Enfin bon…

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Vous vous souvenez de l’histoire du grand cerf et du lapin ? Eh bah c’est la suite. Enfin plus ou moins. Enfin c’est compliqué. Enfin vous verrez. Enfin bon…

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WCHF03 – À l’aventure https://grisebouille.net/?p=561758 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?WCHF03-À-l-aventure Fri, 12 Jan 2018 10:04:36 +0100 ◀◀ Premier chapitre ◀ Chapitre précédent Chapitre suivant ▶

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Précédemment : Barne est harcelé par son patron, le gobelin Glormax. Accompagné par trois syndicalistes de la FNT, Carmalière, Amélise et Milia, il se rend à la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques pour tenter de mettre la main sur une jurisprudence qui puisse l’aider à attaquer son patron en justice…


À travers la vitre crasseuse, le paysage défilait. Le train traversait la campagne pour relier Quantar, la petite ville où vivaient Barne et ses compagnons, à Sorrbourg, la capitale de la Terre de Grilecques. Le trajet était censé prendre environ trois heures et Barne Mustii s’était levé aux aurores ce matin-là. Un samedi ! Voilà qui était criminel pour lui qui ne crachait jamais sur une grasse matinée.

Carmalière et lui avaient passé la semaine à organiser le voyage. Glormax s’était montré tout aussi déplaisant qu’à l’accoutumée au cours de cette semaine, mais aucune insulte supplémentaire n’était venue fleurir le dossier que Barne commençait à préparer. La simple existence de ce plan secret apportait une force intérieure à Barne : cette sensation d’avoir un coup d’avance sur Glormax le remplissait de joie.

Le train bringuebalait sur les rails vieillis de cette partie très rurale de la Terre de Grilecques. Barne somnolait, la tête appuyée nonchalamment sur sa main, le coude posé contre le rebord de la vitre. Carmalière, Amélise et Milia partageaient un compartiment avec lui.

— Pas très matinal ? demanda Milia qui lui faisait face.

— Ça dépend des jours. En général, je tiens à mon samedi matin.

— Ha ! Oui, c’est vrai que tu n’es pas habitué. Moi, je travaille, le samedi matin.

Il tourna son regard vers elle en haussant un sourcil. Elle se corrigea immédiatement :

— Non, pas aujourd’hui, bien sûr. Ce sont les vacances d’été. Je suis institutrice. Dans mon école, les gamins viennent aussi le samedi matin.

— Instit’, hein ? Tu fais donc partie de ces gens qui bossent cent jours dans l’année et qui passent les deux cents soixante-cinq autres à s’en plaindre.

Il entendit Carmalière et Amélise pousser des exclamations choquées.

— Cent jours ?! Non mais dis-donc, l’inerte ! D’après ce qu’on m’a dit, on s’foule pas non plus une guibole tous les jours, chez Boo’Teen Corp ! Tu veux qu’on regarde ton historique Internet, pour rigoler ?

Barne tourna la tête vers Carmalière à la recherche de soutien mais cellui-ci avait les bras croisés et lui jetait un regard désapprobateur.

— Pas la peine de lui servir ton discours sur ton planning overbooké, lui dit-iel. Pas de faux semblants entre nous. D’ailleurs, c’est assez vache de ta part de la brocarder, surtout que je suis certain que tu n’en remues pas une de la journée. Je bosse dans la même boîte que toi, je te le rappelle.

Le pauvre Barne était abasourdi, atteint dans son orgueil : il venait de se faire traiter de feignant face à une fonctionnaire ! Une fonctionnaire !

— Oui, mais moi au moins, si je ne fous rien, ça ne coûte pas d’argent à la communauté, répliqua-t-il avec un air hautain.

— Ah bon ? fit Carmalière en souriant cette fois. Le prix de ton salaire n’est pas répercuté sur le prix des biens de consommation que tu participes à produire ? En l’occurrence, des bottes. Ne parlons pas, en plus, des surcoûts répercutés à droite à gauche par la publicité… Mais pour tout ce qui se vend et qui s’achète, combien de Barne Mustii payés à se tourner les pouces sur leurs réseaux sociaux ?

— Ça ne coûte pas d’argent public, en tout cas.

— Certes. Sauf si on commence à considérer les généreuses aides à l’embauche octroyées à ton employeur. Ou le remboursement de tes titres de transport par la municipalité. En plus, ne me fais pas croire que Boo’Teen Corp ne fait pas du détournement de Crédit d’Impôt, je suis prête à parier que c’est toi qui remplis les tableurs pour le faire ! Pour quelle utilité sociale, dis-moi ? Et celle de Milia, tu tiens vraiment à la comparer à la tienne ?

— Ça va, ça va, dit Barne en agitant la main, renfrogné.

On ne pouvait décidément rien dire avec ces énergumènes, ils avaient réponse à tout. Cependant, il devait reconnaître qu’ils avaient raison sur un point : il n’avait aucune raison d’agresser Milia ainsi.

— Je m’excuse, ajouta-t-il enfin à son attention. Ma réflexion était complètement gratuite, je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça.

— Il n’y a pas de mal, répondit-elle avec indulgence. J’ai l’habitude, tu sais… Quand on mélange les préjugés sur les profs avec ceux sur les elfes…

— Je n’ai aucun préjugé contre les elfes, s’empressa-t-il de dire sans réfléchir.

— Non mais il n’y a pas de mal, je te dis. Tout le monde a…

— Vraiment ! J’ai été marié quinze ans avec une elfe, c’est dire.

— Oh !

Pour la première fois depuis qu’il les avait rencontrés, Barne sentit qu’il avait sincèrement surpris les trois membres de la FNT. Il était en quelque sorte sorti de l’image bien carrée qu’ils s’étaient faite de lui.

— « Été » ? fit Carmalière.

— On a divorcé il y a quatre mois.

— Désolé.

Barne aurait bien expliqué que ce n’était pas grave, qu’il avait eu le temps de faire son deuil. Que sa séparation d’avec Mélindel avait de toute manière été scellée bien avant le divorce. Seulement, il n’avait pas envie de s’étaler sur le sujet. Il avait bien conscience de dégager naturellement une image de perdant et il ne voulait pas, en plus, que ses trois compagnons voient en lui un échec sentimental ambulant.

— Alors, pour cette bibliothèque, dit-il d’un air faussement enjoué afin de briser le froid qui s’était installé, comment on s’y prend ?

— Eh bien, on va commencer par profiter de notre principal atout, dit Milia.

— C’est-à-dire toi, ajouta Amélise en faisant un sourire à Barne.

— L’idée, c’est que tu te présentes seul. Nous, on reste en retrait, de préférence hors de vue.

— Les tickets d’entrée ne vont-ils pas être alloués pour chaque personne ? fit remarquer Barne. Si je suis le seul à en récupérer un, l’intérêt est réduit, non ?

— On sera en retrait, dit Carmalière, mais avec toi. Disons que nous ferons en sorte que nos caractères magiques ne soient pas trop apparents.

— Tiens, c’est vrai, remarqua Barne, vous n’avez pas mis votre robe de magicienne aujourd’hui.

Carmalière portait une simple tenue de ville, tout ce qu’il y avait de plus classique : un petit polo saumon et un pantalon en toile sombre. Barne n’eut pas le cœur à lui dire que sa moustache en pointes suffisait à trahir son côté « excentrique ».

— Comme tu peux le voir, ajouta Milia, avec mes cheveux relâchés, on ne voit pas mes oreilles en pointe.

— Au moins tu as les cheveux châtains, dit Barne. Toi, par contre, ils sont plutôt voyants, ajouta-t-il en jetant un regard critique aux cheveux bleus d’Amélise.

— Il existe des humaines qui portent les cheveux bleus, tu sais, répondit-elle sarcastiquement. Enfin, peu importe, je peux changer de couleur à volonté, regarde.

Ses cheveux virèrent au rouge vif en quelques secondes.

— C’est fou que ça doit être utile au quotidien, ironisa Barne.

— En tout cas, dit Carmalière, quelqu’un d’un peu physionomiste se rendra vite compte que nous sommes respectivement un magicien, une fée et une elfe. Toutefois, à première vue, nous pourrons passer pour des humaines. Si tu es le seul à parler et à te mettre en avant, l’illusion devrait tenir suffisamment longtemps.

— Et ensuite ? Une fois à l’intérieur du bâtiment, je veux dire ? Qu’est-ce qui les empêchera de nous foutre dehors dès qu’ils se seront aperçus de la supercherie ?

— Eh bien, ils n’ont pas vraiment de raison de nous virer. Oh, bien entendu, techniquement, ils n’en ont pas non plus de nous refuser l’accès, mais il est assez simple de le faire : « cette section des archives est en travaux », « le responsable est absent, je ne peux pas vous laisser entrer sans son autorisation », etc. Trouver une raison de mettre des gens dehors et, surtout, les mettre dehors sans faire de scandale – car c’est une bibliothèque, je te le rappelle –, c’est une autre paire de manches.

— C’est tout de même un plan qui tient à pas grand chose, fit sombrement Barne. Tabler sur les hypothèses : qu’on vous confonde avec des humains ; que le réceptionniste m’ait suffisamment à la bonne pour me laisser entrer sans trop poser de questions ; que personne ne vous démasque par la suite et, le cas échéant, qu’on ne nous jette pas dehors dans la foulée.

— J’ai connu des plans autrement plus hasardeux, fit Carmalière avec philosophie.

— Je veux bien vous croire. Sauf que comme je n’en faisais pas partie, sans vouloir paraître insensible, ça m’inquiétait beaucoup moins.


Le train arriva à bon port avec la dizaine de minutes de retard de rigueur. Bien qu’étant la capitale de la Terre de Grilecques, Sorrbourg n’en était pas la ville la plus étendue. Pourtant, on la percevait souvent comme entourée d’une aura, ce que Barne avait du mal à comprendre. On la disait magnifique, Barne n’y voyait que des rues sales et des façade dégoulinantes de pollution ; on vantait son atmosphère raffinée, Barne n’y reniflait qu’une odeur d’urine omniprésente ; tout le monde semblait vouloir y être, en être, « monter à Sorrbourg », quand Barne avait hâte de la quitter dès qu’il y mettait les pieds.

Cette fois, de toute façon, il n’y était pas pour le plaisir. Après vingt minutes de métro, lieu qui semblait être la principale source de l’odeur d’urine qui parfumait la ville, ses trois camarades et lui-même étaient arrivés devant la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques. Le bâtiment était aussi imposant qu’un bunker et son architecture était d’ailleurs aussi raffinée que celle d’un bunker. Il ressemblait à tous ces bâtiments construits pendant la grande expansion industrielle de la Terre de Grilecques, quelques quarante années plus tôt. Curieusement, il n’avait pas l’allure des bâtiments « orques » classiques qui évoquaient le plus souvent des antres de l’enfer, avec leurs pierres noires, leurs piques et leurs cornes géantes décoratives. Mais après tout, la bibliothèque était théoriquement gérée par des humains, même si la quasi-totalité de la direction était orque ou gobeline.

Amélise avait réglé sa teinte de cheveux sur un blond foncé tirant sur un châtain plus vrai que nature. Ils entrèrent dans le bâtiment. Barne essayait tant bien que mal d’ignorer la moustache de Carmalière, formidablement voyante et déplacée pour un vieil être humain normalement constitué. Le hall était une grande salle circulaire, mais la plus grande partie n’était accessible qu’après avoir traversé des tourniquets qui ne tournaient que pour les visiteurs dotés d’une carte d’accès. Plusieurs guichets étaient ouverts pour récupérer ces fameuses cartes.

Barne choisit le guichet avec la file d’attente la plus courte, ce qui était à son sens le comportement le plus normal que l’on pouvait attendre de visiteurs humains. Il fut surpris de constater que le guichetier, lui, n’était pas un être humain. Il était petit, trapu, la peau tirant sur l’orange foncé, et son visage était cerclé de deux épaisses oreilles qui faisaient chacune une pointe sur le dessus. Un jeune gnome, un autre être inerte exploité par les orques et les gobelins.

— Suivants ! dit le gnome.

Barne s’approcha tandis que Carmalière, Amélise et Milia restaient légèrement en arrière, comme cela était prévu.

— Nous voudrions quatre entrées, s’il vous plaît.

— Quel est l’objet de votre visite ?

— Nous souhaiterions accéder aux archives des condamnations remontant à plus de trois décennies. Pour des travaux universitaires, ajouta-t-il nonchalamment.

— Très bien, dit le gnome sans montrer la moindre once de méfiance. Puis-je voir vos cartes d’identité ?

— Bien sûr, dit Barne en extirpant la sienne de son portefeuille.

— Merci.

Le gnome prit la carte et y jeta un œil distrait.

— Celles de vos camarades également.

Carmalière fit mine de chercher dans ses poches avec des gestes lents et mal assurés.

— Attendez une minute, mon petit, je suis certain que je l’ai là, quelque part…

Barne ne put s’empêcher de remarquer que sa voix était à la fois plus masculine et plus chevrotante qu’habituellement. Pour une jeune magicienne de huit cents ans, iel imitait un vieillard lambda parfaitement. Milia et Amélise elles aussi jouaient aux idiotes. « J’ai dû la laisser dans la voiture. » « C’est toi qui devait prendre mon portefeuille ! » « Ah, mais c’est pas possible ! » « Excusez-nous, m’sieur… »

Malheureusement, le gnome n’avait pas l’air spécialement agacé et attendait patiemment que les trois visiteurs retrouvent leurs cartes d’identité.

— Écoutez, tenta prudemment Barne, nous sommes un peu pressés.

— Je suis désolé, fit le gnome d’un ton neutre, mais il me faut vos cartes. Sans cela, je ne peux pas vous laisser entrer.

— Je comprends, je comprends. Seulement, j’ai peur que nous n’y passions la nuit, si vous voyez ce que je veux dire.

Milia, Amélise et Carmalière surjouaient de plus en plus les personnes perdues. Barne sentait bien que la supercherie ne pourrait pas durer beaucoup plus longtemps.

— Ce ne serait que moi, répondit le gnome, je vous aurais déjà laissés passer. Le truc, c’est que je pourrais avoir des ennuis, vous voyez.

Il avait indiqué d’un signe de tête deux gobelins aux airs mauvais qui étaient postés de chaque côté des tourniquets d’entrée. Des agents de sécurité, sans aucun doute. Barne sauta sur l’occasion.

— Ah oui… Ces gobelins de m… oh, pardon.

Il mima l’air désolé de celui dont les paroles ont dépassé la pensée. Le gnome eut un petit rire.

— Il n’y a pas de mal. Ce n’est pas moi qui vais vous dire le contraire.

— Ils vous traitent correctement, au moins ? Pod ?

Il avait lu le nom « Pod » sur le badge que portait le gnome au niveau de son cœur. Un nom typique de gnome, court et rond.

— Oh, vous savez, je ne suis qu’un stagiaire, donc peu importe, je ne serai pas ici longtemps.

— Je prends ça pour un « non ». Stagiaire, hein ? Un salaire misérable, j’imagine.

— Un salaire ! Ah ! Ce serait du luxe ! Non non : je ne suis pas payé. Apparemment, c’est l’expérience tirée de ce stage qui constitue mon salaire.

— C’est scandaleux, murmura Barne en agitant la tête de gauche à droite. L’expérience qui consiste à se recevoir des ordres de gobelins puants et à faire gratuitement un boulot de guichetier ?

— Pas si fort, dit Pod d’un air apeuré. Ils pourraient vous entendre !

— Désolé. Moi, quand je vois un type sympathique comme vous se faire exploiter par ces sales bestioles, ça me révolte. Quel âge avez-vous, Pod ?

— Vingt-deux ans.

— Vous avez toute la vie devant vous, Pod. Ne vous laissez pas intimider par les gobelins. Vous ne voulez pas finir comme moi : docile et résigné.

La voix de Barne s’étrangla. Il avait joué le rôle du grognon typique à la perfection, mais il ne s’attendait pas à entendre une vérité aussi déplaisante sortir de sa bouche. Il se rendait compte que, tout autant qu’à Pod, c’était à lui-même qu’il avait adressé cette dernière phrase.

— Par contre, poursuivit-il, mon grand-père, là, est en fin de vie. Une vie dure et âpre, sous la domination des gobelins. Il a beaucoup souffert et est un peu sénile, comme vous pouvez le constater. Pour être honnête, je doute que lui-même sache où sont ses papiers. Cela m’attriste de le voir se faire refouler d’un peu partout. Vous ne pourriez pas faire un effort ? Entre inertes, il faut être solidaires.

Le jeune gnome semblait tiraillé, mais Barne savait qu’il avait déjà gagné. Il n’en fallait jamais beaucoup pour faire ressortir le ressentiment envers les gobelins dans le cœur d’un inerte comme lui.

— Très bien, céda finalement Pod. Mais pas de blague, hein ? Vous surveillez bien votre grand-père. Qu’il n’aille pas faire n’importe quoi dans la bibliothèque. Si on s’aperçoit que je l’ai laissé entrer sans contrôle, je risque gros.

— Merci, mon jeune ami ! Vous nous rendez un sacré service !

Pod tapota sur son clavier et quatre petits tickets blancs jaillirent d’un boîtier posé sur le guichet. Barne s’en saisit et en tendit trois à ses camarades. Alors qu’ils allaient prendre congé et s’avancer vers les tourniquets, Pod interpella Barne une dernière fois :

— Monsieur… vous êtes réellement devenu docile et résigné à force d’être un subordonné des gobelins ?

Barne sentit un petit pincement dans sa poitrine. « Oui » aurait été la plus honnête des réponses.

— Je le suis de moins en moins, murmura-t-il finalement. Bonne chance à vous, Pod.

— Bonne journée, m’sieur, fit simplement le gnome avant de porter son attention sur les autres personnes qui attendaient dans la file du guichet.

Les quatre compagnons passèrent les tourniquets sous l’œil sévère des gardiens gobelins. Personne ne les arrêta : la ruse avait fonctionné. Alors qu’ils quittaient le hall et s’enfonçaient dans le couloir principal de la bibliothèque, la tension se relâcha quelque peu. Carmalière, Milia et Amélise revinrent marcher au même niveau que Barne.

— Félicitations, mon cher Barne, lui glissa Carmalière. J’ai bien cru que nous étions fichus, mais ton argumentaire a eu l’air de le convaincre. Pour un peu, j’aurais juré que tu étais plus militant que moi…

— Je crois que c’est surtout mon couplet sur votre sénilité qui l’a convaincu, fit Barne avec un sourire narquois.

— Oui, bon… Ce n’était peut-être pas nécessaire, mais après tout, ça a fonctionné alors je ne vais pas me plaindre. Si tu pouvais laisser ma santé mentale de côté à ta prochaine ruse, j’apprécierais.

— Allons, allons, la fin ne justifie-t-elle pas les moyens ?

— Tu crois vraiment que c’est là ma façon de penser ? Cela me blesse si c’est le cas.

Le magicien avait l’air sincère.

— Je ne dis pas que vous êtes un mauvais bougre, s’expliqua Barne, mais avec tous vos discours sur la victoire des masses, l’intérêt général, tout ça… oui, parfois je me demande jusqu’où vous seriez capable d’aller pour défendre vos idéaux. À quel prix. À quel prix pour les autres, surtout.

— Tu me vois franchement navrée si c’est l’impression que je t’ai donnée. J’espère qu’avec le temps, tu découvriras que je me préoccupe des autres bien plus que tu ne pourrais l’imaginer.

— N’en parlons plus. J’essaie de me repérer dans ce dédale.

Ils avaient suivi les panneaux placés à chaque intersection de couloir en prenant la direction des archives. Les couloirs étaient larges et impressionnants, avec une moquette rouge sombre, de grandes colonnes rectangulaires qui couraient le long des murs et des lustres aux formes géométriques abstraites qui pendaient des plafonds. Une sorte de bunker sobrement aménagé pour une cérémonie officielle. Sans être totalement d’un style gobelinesque, le bâtiment était légèrement trop sinistre pour ressembler à une œuvre humaine.

Un certain nombre d’humains, de gnomes et de gobelins arpentaient les couloirs. Parfois, un orque y déambulait et ceux qui le croisaient étaient forcés de raser les murs pour laisser passer l’imposante créature. Carmalière n’avait pas menti : aucun être magique ne semblait pouvoir pénétrer en ces lieux. Fort heureusement, aucun des autres visiteurs de la bibliothèque ne s’intéressait à la compagnie, chacune et chacun vaquant simplement à ses occupations.

— Carmalière ? Qu’est-ce que vous faites ? Les archives sont à gauche, regardez.

Un panneau indiquait clairement « Archives judiciaires » vers le couloir de gauche tandis que le couloir de droite, vers lequel Carmalière avait tourné, menait à « Documentation à accès réservé ».

— Ah. Oui, eh bien… Amélise et toi, vous n’avez qu’à y aller. Je voudrais profiter d’avoir pu entrer sans encombre pour visiter cette section. Milia, tu viens avec moi ?

— Carmalière, dit Barne en regardant la magicienne dans les yeux, vous n’êtes pas en train de me faire un coup de travers, j’espère. Nous sommes ici pour mon affaire. Je vous rappelle qu’il était capital que vous veniez, pour m’aider…

— Bien sûr, bien sûr. Mais ce serait trop bête de venir ici sans jeter un œil au reste, pas vrai ? Ça ne prendra qu’un instant, je t’assure. Nous vous rejoignons dès que nous avons terminé. Amélise a toutes les compétences nécessaires pour t’aider à trouver le document que l’on cherche.

Barne se tourna vers Amélise qui ne semblait pas surprise le moins du monde de cette soudaine lubie de Carmalière.

— Je vous préviens, murmura Barne, que si vous êtes en train de manigancer quelque chose de pas net derrière mon dos…

— Ah, mais arrête la parano, lui lança Amélise avec un air impatient. Je viens avec toi, ça devrait te rassurer, non ?

Il n’osa pas lui avouer que sa présence à elle n’avait rien de rassurant. Un peu renfrogné qu’on le mette devant le fait accompli ainsi sans lui laisser le moindre choix, Barne accepta qu’ils se séparent. Carmalière et Milia disparurent au bout du couloir de droite, tandis qu’Amélise et lui s’engouffraient dans celui de gauche.

Tout cela ne sent décidément pas très bon, se dit Barne.


La salle des archives était tout aussi intimidante que le reste du bâtiment. Les bibliothèques en bois sombre s’élevaient jusqu’au plafond voûté en une série de demi-dômes. Barne était impressionné par la quantité de documents entreposés là. Il y avait quelque chose d’anachronique dans tout cela, à l’ère où tout était de plus en plus numérisé et où une bibliothèque de cette envergure pouvait tenir dans une carte mémoire de la taille d’une phalange.

Amélise et lui étaient seuls dans la pièce. Les tables et les étagères qui prenaient la poussière confirmaient que cette section de la bibliothèque était peu fréquentée. Leurs pas résonnaient en écho sur les parois de pierres polies.

— Maintenant, il s’agit de trouver ce que l’on cherche dans ce bazar, murmura Barne qui n’osait lever la voix.

— Il y a une inscription en haut de chaque étagère : j’imagine qu’elles indiquent ce qui s’y trouve.

Barne plissa les yeux en regardant en l’air. Les étagères faisaient facilement sept mètres de haut et si les inscriptions étaient bien visibles, elles étaient écrites si petit qu’il était presque impossible de les lire. Les rangées étaient séparées par des échelles auxquelles il fallait grimper pour accéder aux documents stockés en hauteur.

— On ne voudrait pas nous rendre la tâche facile, n’est-ce pas ? maugréa Barne. Si on doit monter à chaque échelle une par une pour lire l’inscription, on va y passer la journée.

— Pas forcément, fit Amélise d’un ton confiant.

— Tu arrives à voir quelque chose ?

— D’ici, non, dit-elle en retirant sa veste, mais j’ai un petit avantage.

Elle posa son vêtement sur une table tandis que ses grandes ailes se déployaient dans son dos. En quelques secondes, elle s’était déjà envolée et flottait à plusieurs mètres du sol. Ses ailes transparentes et argentées battaient très vite en faisaient étonnement peu de bruit. Barne ne pouvait s’empêcher de la comparer, dans sa tête, à une libellule géante. Il n’avait rencontré que peu de fées dans sa vie, et il ne se souvenait pas en avoir déjà vu une voler. Il devait admettre qu’observer les ailes d’Amélise vibrer ainsi avait quelque chose d’envoûtant… d’hypnotisant, même.

Elle vogua à travers les allées et commença à examiner les inscriptions en haut de chaque étagère.

— « Décrets Prud’Orquaux »… « Anciens textes de loi dont l’application a cessé »… « Comptes-rendus d’Assemblées Syndicales »…

Elle énumérait ainsi chaque section tandis que Barne la suivait, en bas, toujours fasciné par le vol majestueux de la fée.

— « Dérogations et autorisations spéciales »… Ah ! « Actes de jugements Prud’Orquaux ». Ce doit être là-dedans.

— C’est classé par dates, fit Barne qui regardait à présent les nombreux étages de l’étagère. Carmalière a parlé d’une affaire datant d’une quarantaine d’années… ça nous ramène dans les années 6570.

— Là, par contre, nous n’avons pas le choix : il va falloir descendre un certain nombre de dossiers et examiner le tout en bas.

Amélise en emporta quelques-uns dans ses bras. Barne, qui ne voulait pas rester les bras croisés, se hissa à l’une des deux échelles qui délimitaient l’étagère et attrapa à son tour quelques dossiers. Ils s’assirent tous deux autour d’une table et se plongèrent dans l’étude des documents.

— Le plaignant s’appelait Ovart, rappela Amélise. Il y a des chances que ce soit indiqué sur la pochette du dossier en question.

— Ovart ? fit Barne, surpris. Comme le guitariste ?

— Le guitariste ? Tu parles de Jorn Ovart ? Attends, tu connais Jorn Ovart ? Je ne pensais pas que le rock elfique des années quatre-vingts était ton genre…

— Tu m’excuseras, dit Barne, vexé, mais on ne se connaît pas encore assez pour que tu saches ce qui est « mon genre » ou ce qui ne l’est pas…

— Tu as raison, s’excusa Amélise. Toujours est-il que : oui, c’est le même nom… mais je doute que ce soit la même personne. Pour ce que j’en sais, le guitariste a eu plus de démêlées avec la drogue qu’avec un hypothétique patron…

— Faut admettre…

— Honnêtement, je n’ai aucune idée d’un éventuel lien de parenté entre le guitariste et le type qui nous intéresse… Continuons donc à chercher. Un dossier qui s’appellerait « Affaire Ovart », « Instruction Ovart » ou quelque chose dans ce style…

La recherche n’était pas des plus aisées : il semblait n’y avoir aucune norme et aucune cohérence entre les dossiers. Certains portaient une inscription au marqueur bien visible, d’autres étaient décorés d’une étiquette détaillée et parfois à moitié effacée. D’autres enfin n’en avaient pas du tout et Amélise et Barne devaient alors l’ouvrir et examiner la première page pour y trouver l’information qu’ils cherchaient.

Après plusieurs minutes, Barne tomba enfin sur le bon document. Une pochette bleue très cornée, avec une étiquette jaunie sur le dessus qui disait : « Acte de condamnation du 22 détriembre 6568 dans le litige opposant Godirik Ovart à Tromk & Associés ».

— Définitivement pas le guitariste, donc, fit Barne avec une légère pointe de déception dans la voix.

— Peu importe ! s’écria Amélise. Ça doit être ça !

— Ne crions pas victoire trop vite, répondit Barne avec prudence, voyons un peu ce que raconte ce dossier.

— Jolie esperluette, fit Amélise en regardant la pochette.

— Pardon ?

— Je parle du petit « et » recourbé dans « Tromk & Associés ».

Barne dévisagea la fée et lança :

— Super. Nan, sérieux, c’est super-intéressant. T’es l’experte calligraphie du groupe ? Ça nous avance à quoi, dans le contexte ?

— On appelle ça de la typographie, ignare. Et oui, il se trouve que je suis calée en la matière, pourquoi ? Ça te défrise ?

— Bon sang… pardon, mais… mais qu’est-ce qu’on en a à carrer ?

— Dis-donc, s’énerva Amélise, j’ai quand même le droit d’apprécier les belles choses, non ?

— C’est vraiment le moment ?

— BON ! Eh bah, ouvre-le, ce foutu dossier ! Ah, j’te jure ! On m’y reprendra, à enquêter avec des aigris pareils !

— Aigri ? s’exclama Barne en refermant d’un coup sec le dossier qu’il avait commencé à ouvrir. Excuse-moi de trouver légèrement secondaire la police d’écriture du dossier qui pourrait me permettre d’attaquer mon patron en justice ! Ça fait de moi un type aigri ?

— Ouais, parfaitement : t’es aigri ! Quand on sait pas où trouver de petits bonheurs futiles même dans les choses sérieuses, on n’sait pas trouver le bonheur tout court !

— Quoi ?! Mais c’est pas possible d’entendre des conner…

Un bruit strident l’interrompit : une forte sirène s’était déclenchée. On aurait pu croire à une alerte au feu. Des pas précipités retentissaient dans le couloir par lequel étaient arrivés Amélise et Barne. Ils interrompirent leurs chamailleries et se regardèrent avec incrédulité.

D’un coup, la grande porte de bois s’ouvrit et claqua contre le mur. Carmalière et Milia entrèrent dans la pièce, essoufflés et avec des airs paniqués sur leurs visages.

— Nous sommes repérés, annonça Carmalière. Nous avons intérêt à déguerpir d’ici, et vite !

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Précédemment : Barne est harcelé par son patron, le gobelin Glormax. Accompagné par trois syndicalistes de la FNT, Carmalière, Amélise et Milia, il se rend à la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques pour tenter de mettre la main sur une jurisprudence qui puisse l’aider à attaquer son patron en justice…


À travers la vitre crasseuse, le paysage défilait. Le train traversait la campagne pour relier Quantar, la petite ville où vivaient Barne et ses compagnons, à Sorrbourg, la capitale de la Terre de Grilecques. Le trajet était censé prendre environ trois heures et Barne Mustii s’était levé aux aurores ce matin-là. Un samedi ! Voilà qui était criminel pour lui qui ne crachait jamais sur une grasse matinée.

Carmalière et lui avaient passé la semaine à organiser le voyage. Glormax s’était montré tout aussi déplaisant qu’à l’accoutumée au cours de cette semaine, mais aucune insulte supplémentaire n’était venue fleurir le dossier que Barne commençait à préparer. La simple existence de ce plan secret apportait une force intérieure à Barne : cette sensation d’avoir un coup d’avance sur Glormax le remplissait de joie.

Le train bringuebalait sur les rails vieillis de cette partie très rurale de la Terre de Grilecques. Barne somnolait, la tête appuyée nonchalamment sur sa main, le coude posé contre le rebord de la vitre. Carmalière, Amélise et Milia partageaient un compartiment avec lui.

— Pas très matinal ? demanda Milia qui lui faisait face.

— Ça dépend des jours. En général, je tiens à mon samedi matin.

— Ha ! Oui, c’est vrai que tu n’es pas habitué. Moi, je travaille, le samedi matin.

Il tourna son regard vers elle en haussant un sourcil. Elle se corrigea immédiatement :

— Non, pas aujourd’hui, bien sûr. Ce sont les vacances d’été. Je suis institutrice. Dans mon école, les gamins viennent aussi le samedi matin.

— Instit’, hein ? Tu fais donc partie de ces gens qui bossent cent jours dans l’année et qui passent les deux cents soixante-cinq autres à s’en plaindre.

Il entendit Carmalière et Amélise pousser des exclamations choquées.

— Cent jours ?! Non mais dis-donc, l’inerte ! D’après ce qu’on m’a dit, on s’foule pas non plus une guibole tous les jours, chez Boo’Teen Corp ! Tu veux qu’on regarde ton historique Internet, pour rigoler ?

Barne tourna la tête vers Carmalière à la recherche de soutien mais cellui-ci avait les bras croisés et lui jetait un regard désapprobateur.

— Pas la peine de lui servir ton discours sur ton planning overbooké, lui dit-iel. Pas de faux semblants entre nous. D’ailleurs, c’est assez vache de ta part de la brocarder, surtout que je suis certain que tu n’en remues pas une de la journée. Je bosse dans la même boîte que toi, je te le rappelle.

Le pauvre Barne était abasourdi, atteint dans son orgueil : il venait de se faire traiter de feignant face à une fonctionnaire ! Une fonctionnaire !

— Oui, mais moi au moins, si je ne fous rien, ça ne coûte pas d’argent à la communauté, répliqua-t-il avec un air hautain.

— Ah bon ? fit Carmalière en souriant cette fois. Le prix de ton salaire n’est pas répercuté sur le prix des biens de consommation que tu participes à produire ? En l’occurrence, des bottes. Ne parlons pas, en plus, des surcoûts répercutés à droite à gauche par la publicité… Mais pour tout ce qui se vend et qui s’achète, combien de Barne Mustii payés à se tourner les pouces sur leurs réseaux sociaux ?

— Ça ne coûte pas d’argent public, en tout cas.

— Certes. Sauf si on commence à considérer les généreuses aides à l’embauche octroyées à ton employeur. Ou le remboursement de tes titres de transport par la municipalité. En plus, ne me fais pas croire que Boo’Teen Corp ne fait pas du détournement de Crédit d’Impôt, je suis prête à parier que c’est toi qui remplis les tableurs pour le faire ! Pour quelle utilité sociale, dis-moi ? Et celle de Milia, tu tiens vraiment à la comparer à la tienne ?

— Ça va, ça va, dit Barne en agitant la main, renfrogné.

On ne pouvait décidément rien dire avec ces énergumènes, ils avaient réponse à tout. Cependant, il devait reconnaître qu’ils avaient raison sur un point : il n’avait aucune raison d’agresser Milia ainsi.

— Je m’excuse, ajouta-t-il enfin à son attention. Ma réflexion était complètement gratuite, je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça.

— Il n’y a pas de mal, répondit-elle avec indulgence. J’ai l’habitude, tu sais… Quand on mélange les préjugés sur les profs avec ceux sur les elfes…

— Je n’ai aucun préjugé contre les elfes, s’empressa-t-il de dire sans réfléchir.

— Non mais il n’y a pas de mal, je te dis. Tout le monde a…

— Vraiment ! J’ai été marié quinze ans avec une elfe, c’est dire.

— Oh !

Pour la première fois depuis qu’il les avait rencontrés, Barne sentit qu’il avait sincèrement surpris les trois membres de la FNT. Il était en quelque sorte sorti de l’image bien carrée qu’ils s’étaient faite de lui.

— « Été » ? fit Carmalière.

— On a divorcé il y a quatre mois.

— Désolé.

Barne aurait bien expliqué que ce n’était pas grave, qu’il avait eu le temps de faire son deuil. Que sa séparation d’avec Mélindel avait de toute manière été scellée bien avant le divorce. Seulement, il n’avait pas envie de s’étaler sur le sujet. Il avait bien conscience de dégager naturellement une image de perdant et il ne voulait pas, en plus, que ses trois compagnons voient en lui un échec sentimental ambulant.

— Alors, pour cette bibliothèque, dit-il d’un air faussement enjoué afin de briser le froid qui s’était installé, comment on s’y prend ?

— Eh bien, on va commencer par profiter de notre principal atout, dit Milia.

— C’est-à-dire toi, ajouta Amélise en faisant un sourire à Barne.

— L’idée, c’est que tu te présentes seul. Nous, on reste en retrait, de préférence hors de vue.

— Les tickets d’entrée ne vont-ils pas être alloués pour chaque personne ? fit remarquer Barne. Si je suis le seul à en récupérer un, l’intérêt est réduit, non ?

— On sera en retrait, dit Carmalière, mais avec toi. Disons que nous ferons en sorte que nos caractères magiques ne soient pas trop apparents.

— Tiens, c’est vrai, remarqua Barne, vous n’avez pas mis votre robe de magicienne aujourd’hui.

Carmalière portait une simple tenue de ville, tout ce qu’il y avait de plus classique : un petit polo saumon et un pantalon en toile sombre. Barne n’eut pas le cœur à lui dire que sa moustache en pointes suffisait à trahir son côté « excentrique ».

— Comme tu peux le voir, ajouta Milia, avec mes cheveux relâchés, on ne voit pas mes oreilles en pointe.

— Au moins tu as les cheveux châtains, dit Barne. Toi, par contre, ils sont plutôt voyants, ajouta-t-il en jetant un regard critique aux cheveux bleus d’Amélise.

— Il existe des humaines qui portent les cheveux bleus, tu sais, répondit-elle sarcastiquement. Enfin, peu importe, je peux changer de couleur à volonté, regarde.

Ses cheveux virèrent au rouge vif en quelques secondes.

— C’est fou que ça doit être utile au quotidien, ironisa Barne.

— En tout cas, dit Carmalière, quelqu’un d’un peu physionomiste se rendra vite compte que nous sommes respectivement un magicien, une fée et une elfe. Toutefois, à première vue, nous pourrons passer pour des humaines. Si tu es le seul à parler et à te mettre en avant, l’illusion devrait tenir suffisamment longtemps.

— Et ensuite ? Une fois à l’intérieur du bâtiment, je veux dire ? Qu’est-ce qui les empêchera de nous foutre dehors dès qu’ils se seront aperçus de la supercherie ?

— Eh bien, ils n’ont pas vraiment de raison de nous virer. Oh, bien entendu, techniquement, ils n’en ont pas non plus de nous refuser l’accès, mais il est assez simple de le faire : « cette section des archives est en travaux », « le responsable est absent, je ne peux pas vous laisser entrer sans son autorisation », etc. Trouver une raison de mettre des gens dehors et, surtout, les mettre dehors sans faire de scandale – car c’est une bibliothèque, je te le rappelle –, c’est une autre paire de manches.

— C’est tout de même un plan qui tient à pas grand chose, fit sombrement Barne. Tabler sur les hypothèses : qu’on vous confonde avec des humains ; que le réceptionniste m’ait suffisamment à la bonne pour me laisser entrer sans trop poser de questions ; que personne ne vous démasque par la suite et, le cas échéant, qu’on ne nous jette pas dehors dans la foulée.

— J’ai connu des plans autrement plus hasardeux, fit Carmalière avec philosophie.

— Je veux bien vous croire. Sauf que comme je n’en faisais pas partie, sans vouloir paraître insensible, ça m’inquiétait beaucoup moins.


Le train arriva à bon port avec la dizaine de minutes de retard de rigueur. Bien qu’étant la capitale de la Terre de Grilecques, Sorrbourg n’en était pas la ville la plus étendue. Pourtant, on la percevait souvent comme entourée d’une aura, ce que Barne avait du mal à comprendre. On la disait magnifique, Barne n’y voyait que des rues sales et des façade dégoulinantes de pollution ; on vantait son atmosphère raffinée, Barne n’y reniflait qu’une odeur d’urine omniprésente ; tout le monde semblait vouloir y être, en être, « monter à Sorrbourg », quand Barne avait hâte de la quitter dès qu’il y mettait les pieds.

Cette fois, de toute façon, il n’y était pas pour le plaisir. Après vingt minutes de métro, lieu qui semblait être la principale source de l’odeur d’urine qui parfumait la ville, ses trois camarades et lui-même étaient arrivés devant la Bibliothèque Nationale des Prud’Orques. Le bâtiment était aussi imposant qu’un bunker et son architecture était d’ailleurs aussi raffinée que celle d’un bunker. Il ressemblait à tous ces bâtiments construits pendant la grande expansion industrielle de la Terre de Grilecques, quelques quarante années plus tôt. Curieusement, il n’avait pas l’allure des bâtiments « orques » classiques qui évoquaient le plus souvent des antres de l’enfer, avec leurs pierres noires, leurs piques et leurs cornes géantes décoratives. Mais après tout, la bibliothèque était théoriquement gérée par des humains, même si la quasi-totalité de la direction était orque ou gobeline.

Amélise avait réglé sa teinte de cheveux sur un blond foncé tirant sur un châtain plus vrai que nature. Ils entrèrent dans le bâtiment. Barne essayait tant bien que mal d’ignorer la moustache de Carmalière, formidablement voyante et déplacée pour un vieil être humain normalement constitué. Le hall était une grande salle circulaire, mais la plus grande partie n’était accessible qu’après avoir traversé des tourniquets qui ne tournaient que pour les visiteurs dotés d’une carte d’accès. Plusieurs guichets étaient ouverts pour récupérer ces fameuses cartes.

Barne choisit le guichet avec la file d’attente la plus courte, ce qui était à son sens le comportement le plus normal que l’on pouvait attendre de visiteurs humains. Il fut surpris de constater que le guichetier, lui, n’était pas un être humain. Il était petit, trapu, la peau tirant sur l’orange foncé, et son visage était cerclé de deux épaisses oreilles qui faisaient chacune une pointe sur le dessus. Un jeune gnome, un autre être inerte exploité par les orques et les gobelins.

— Suivants ! dit le gnome.

Barne s’approcha tandis que Carmalière, Amélise et Milia restaient légèrement en arrière, comme cela était prévu.

— Nous voudrions quatre entrées, s’il vous plaît.

— Quel est l’objet de votre visite ?

— Nous souhaiterions accéder aux archives des condamnations remontant à plus de trois décennies. Pour des travaux universitaires, ajouta-t-il nonchalamment.

— Très bien, dit le gnome sans montrer la moindre once de méfiance. Puis-je voir vos cartes d’identité ?

— Bien sûr, dit Barne en extirpant la sienne de son portefeuille.

— Merci.

Le gnome prit la carte et y jeta un œil distrait.

— Celles de vos camarades également.

Carmalière fit mine de chercher dans ses poches avec des gestes lents et mal assurés.

— Attendez une minute, mon petit, je suis certain que je l’ai là, quelque part…

Barne ne put s’empêcher de remarquer que sa voix était à la fois plus masculine et plus chevrotante qu’habituellement. Pour une jeune magicienne de huit cents ans, iel imitait un vieillard lambda parfaitement. Milia et Amélise elles aussi jouaient aux idiotes. « J’ai dû la laisser dans la voiture. » « C’est toi qui devait prendre mon portefeuille ! » « Ah, mais c’est pas possible ! » « Excusez-nous, m’sieur… »

Malheureusement, le gnome n’avait pas l’air spécialement agacé et attendait patiemment que les trois visiteurs retrouvent leurs cartes d’identité.

— Écoutez, tenta prudemment Barne, nous sommes un peu pressés.

— Je suis désolé, fit le gnome d’un ton neutre, mais il me faut vos cartes. Sans cela, je ne peux pas vous laisser entrer.

— Je comprends, je comprends. Seulement, j’ai peur que nous n’y passions la nuit, si vous voyez ce que je veux dire.

Milia, Amélise et Carmalière surjouaient de plus en plus les personnes perdues. Barne sentait bien que la supercherie ne pourrait pas durer beaucoup plus longtemps.

— Ce ne serait que moi, répondit le gnome, je vous aurais déjà laissés passer. Le truc, c’est que je pourrais avoir des ennuis, vous voyez.

Il avait indiqué d’un signe de tête deux gobelins aux airs mauvais qui étaient postés de chaque côté des tourniquets d’entrée. Des agents de sécurité, sans aucun doute. Barne sauta sur l’occasion.

— Ah oui… Ces gobelins de m… oh, pardon.

Il mima l’air désolé de celui dont les paroles ont dépassé la pensée. Le gnome eut un petit rire.

— Il n’y a pas de mal. Ce n’est pas moi qui vais vous dire le contraire.

— Ils vous traitent correctement, au moins ? Pod ?

Il avait lu le nom « Pod » sur le badge que portait le gnome au niveau de son cœur. Un nom typique de gnome, court et rond.

— Oh, vous savez, je ne suis qu’un stagiaire, donc peu importe, je ne serai pas ici longtemps.

— Je prends ça pour un « non ». Stagiaire, hein ? Un salaire misérable, j’imagine.

— Un salaire ! Ah ! Ce serait du luxe ! Non non : je ne suis pas payé. Apparemment, c’est l’expérience tirée de ce stage qui constitue mon salaire.

— C’est scandaleux, murmura Barne en agitant la tête de gauche à droite. L’expérience qui consiste à se recevoir des ordres de gobelins puants et à faire gratuitement un boulot de guichetier ?

— Pas si fort, dit Pod d’un air apeuré. Ils pourraient vous entendre !

— Désolé. Moi, quand je vois un type sympathique comme vous se faire exploiter par ces sales bestioles, ça me révolte. Quel âge avez-vous, Pod ?

— Vingt-deux ans.

— Vous avez toute la vie devant vous, Pod. Ne vous laissez pas intimider par les gobelins. Vous ne voulez pas finir comme moi : docile et résigné.

La voix de Barne s’étrangla. Il avait joué le rôle du grognon typique à la perfection, mais il ne s’attendait pas à entendre une vérité aussi déplaisante sortir de sa bouche. Il se rendait compte que, tout autant qu’à Pod, c’était à lui-même qu’il avait adressé cette dernière phrase.

— Par contre, poursuivit-il, mon grand-père, là, est en fin de vie. Une vie dure et âpre, sous la domination des gobelins. Il a beaucoup souffert et est un peu sénile, comme vous pouvez le constater. Pour être honnête, je doute que lui-même sache où sont ses papiers. Cela m’attriste de le voir se faire refouler d’un peu partout. Vous ne pourriez pas faire un effort ? Entre inertes, il faut être solidaires.

Le jeune gnome semblait tiraillé, mais Barne savait qu’il avait déjà gagné. Il n’en fallait jamais beaucoup pour faire ressortir le ressentiment envers les gobelins dans le cœur d’un inerte comme lui.

— Très bien, céda finalement Pod. Mais pas de blague, hein ? Vous surveillez bien votre grand-père. Qu’il n’aille pas faire n’importe quoi dans la bibliothèque. Si on s’aperçoit que je l’ai laissé entrer sans contrôle, je risque gros.

— Merci, mon jeune ami ! Vous nous rendez un sacré service !

Pod tapota sur son clavier et quatre petits tickets blancs jaillirent d’un boîtier posé sur le guichet. Barne s’en saisit et en tendit trois à ses camarades. Alors qu’ils allaient prendre congé et s’avancer vers les tourniquets, Pod interpella Barne une dernière fois :

— Monsieur… vous êtes réellement devenu docile et résigné à force d’être un subordonné des gobelins ?

Barne sentit un petit pincement dans sa poitrine. « Oui » aurait été la plus honnête des réponses.

— Je le suis de moins en moins, murmura-t-il finalement. Bonne chance à vous, Pod.

— Bonne journée, m’sieur, fit simplement le gnome avant de porter son attention sur les autres personnes qui attendaient dans la file du guichet.

Les quatre compagnons passèrent les tourniquets sous l’œil sévère des gardiens gobelins. Personne ne les arrêta : la ruse avait fonctionné. Alors qu’ils quittaient le hall et s’enfonçaient dans le couloir principal de la bibliothèque, la tension se relâcha quelque peu. Carmalière, Milia et Amélise revinrent marcher au même niveau que Barne.

— Félicitations, mon cher Barne, lui glissa Carmalière. J’ai bien cru que nous étions fichus, mais ton argumentaire a eu l’air de le convaincre. Pour un peu, j’aurais juré que tu étais plus militant que moi…

— Je crois que c’est surtout mon couplet sur votre sénilité qui l’a convaincu, fit Barne avec un sourire narquois.

— Oui, bon… Ce n’était peut-être pas nécessaire, mais après tout, ça a fonctionné alors je ne vais pas me plaindre. Si tu pouvais laisser ma santé mentale de côté à ta prochaine ruse, j’apprécierais.

— Allons, allons, la fin ne justifie-t-elle pas les moyens ?

— Tu crois vraiment que c’est là ma façon de penser ? Cela me blesse si c’est le cas.

Le magicien avait l’air sincère.

— Je ne dis pas que vous êtes un mauvais bougre, s’expliqua Barne, mais avec tous vos discours sur la victoire des masses, l’intérêt général, tout ça… oui, parfois je me demande jusqu’où vous seriez capable d’aller pour défendre vos idéaux. À quel prix. À quel prix pour les autres, surtout.

— Tu me vois franchement navrée si c’est l’impression que je t’ai donnée. J’espère qu’avec le temps, tu découvriras que je me préoccupe des autres bien plus que tu ne pourrais l’imaginer.

— N’en parlons plus. J’essaie de me repérer dans ce dédale.

Ils avaient suivi les panneaux placés à chaque intersection de couloir en prenant la direction des archives. Les couloirs étaient larges et impressionnants, avec une moquette rouge sombre, de grandes colonnes rectangulaires qui couraient le long des murs et des lustres aux formes géométriques abstraites qui pendaient des plafonds. Une sorte de bunker sobrement aménagé pour une cérémonie officielle. Sans être totalement d’un style gobelinesque, le bâtiment était légèrement trop sinistre pour ressembler à une œuvre humaine.

Un certain nombre d’humains, de gnomes et de gobelins arpentaient les couloirs. Parfois, un orque y déambulait et ceux qui le croisaient étaient forcés de raser les murs pour laisser passer l’imposante créature. Carmalière n’avait pas menti : aucun être magique ne semblait pouvoir pénétrer en ces lieux. Fort heureusement, aucun des autres visiteurs de la bibliothèque ne s’intéressait à la compagnie, chacune et chacun vaquant simplement à ses occupations.

— Carmalière ? Qu’est-ce que vous faites ? Les archives sont à gauche, regardez.

Un panneau indiquait clairement « Archives judiciaires » vers le couloir de gauche tandis que le couloir de droite, vers lequel Carmalière avait tourné, menait à « Documentation à accès réservé ».

— Ah. Oui, eh bien… Amélise et toi, vous n’avez qu’à y aller. Je voudrais profiter d’avoir pu entrer sans encombre pour visiter cette section. Milia, tu viens avec moi ?

— Carmalière, dit Barne en regardant la magicienne dans les yeux, vous n’êtes pas en train de me faire un coup de travers, j’espère. Nous sommes ici pour mon affaire. Je vous rappelle qu’il était capital que vous veniez, pour m’aider…

— Bien sûr, bien sûr. Mais ce serait trop bête de venir ici sans jeter un œil au reste, pas vrai ? Ça ne prendra qu’un instant, je t’assure. Nous vous rejoignons dès que nous avons terminé. Amélise a toutes les compétences nécessaires pour t’aider à trouver le document que l’on cherche.

Barne se tourna vers Amélise qui ne semblait pas surprise le moins du monde de cette soudaine lubie de Carmalière.

— Je vous préviens, murmura Barne, que si vous êtes en train de manigancer quelque chose de pas net derrière mon dos…

— Ah, mais arrête la parano, lui lança Amélise avec un air impatient. Je viens avec toi, ça devrait te rassurer, non ?

Il n’osa pas lui avouer que sa présence à elle n’avait rien de rassurant. Un peu renfrogné qu’on le mette devant le fait accompli ainsi sans lui laisser le moindre choix, Barne accepta qu’ils se séparent. Carmalière et Milia disparurent au bout du couloir de droite, tandis qu’Amélise et lui s’engouffraient dans celui de gauche.

Tout cela ne sent décidément pas très bon, se dit Barne.


La salle des archives était tout aussi intimidante que le reste du bâtiment. Les bibliothèques en bois sombre s’élevaient jusqu’au plafond voûté en une série de demi-dômes. Barne était impressionné par la quantité de documents entreposés là. Il y avait quelque chose d’anachronique dans tout cela, à l’ère où tout était de plus en plus numérisé et où une bibliothèque de cette envergure pouvait tenir dans une carte mémoire de la taille d’une phalange.

Amélise et lui étaient seuls dans la pièce. Les tables et les étagères qui prenaient la poussière confirmaient que cette section de la bibliothèque était peu fréquentée. Leurs pas résonnaient en écho sur les parois de pierres polies.

— Maintenant, il s’agit de trouver ce que l’on cherche dans ce bazar, murmura Barne qui n’osait lever la voix.

— Il y a une inscription en haut de chaque étagère : j’imagine qu’elles indiquent ce qui s’y trouve.

Barne plissa les yeux en regardant en l’air. Les étagères faisaient facilement sept mètres de haut et si les inscriptions étaient bien visibles, elles étaient écrites si petit qu’il était presque impossible de les lire. Les rangées étaient séparées par des échelles auxquelles il fallait grimper pour accéder aux documents stockés en hauteur.

— On ne voudrait pas nous rendre la tâche facile, n’est-ce pas ? maugréa Barne. Si on doit monter à chaque échelle une par une pour lire l’inscription, on va y passer la journée.

— Pas forcément, fit Amélise d’un ton confiant.

— Tu arrives à voir quelque chose ?

— D’ici, non, dit-elle en retirant sa veste, mais j’ai un petit avantage.

Elle posa son vêtement sur une table tandis que ses grandes ailes se déployaient dans son dos. En quelques secondes, elle s’était déjà envolée et flottait à plusieurs mètres du sol. Ses ailes transparentes et argentées battaient très vite en faisaient étonnement peu de bruit. Barne ne pouvait s’empêcher de la comparer, dans sa tête, à une libellule géante. Il n’avait rencontré que peu de fées dans sa vie, et il ne se souvenait pas en avoir déjà vu une voler. Il devait admettre qu’observer les ailes d’Amélise vibrer ainsi avait quelque chose d’envoûtant… d’hypnotisant, même.

Elle vogua à travers les allées et commença à examiner les inscriptions en haut de chaque étagère.

— « Décrets Prud’Orquaux »… « Anciens textes de loi dont l’application a cessé »… « Comptes-rendus d’Assemblées Syndicales »…

Elle énumérait ainsi chaque section tandis que Barne la suivait, en bas, toujours fasciné par le vol majestueux de la fée.

— « Dérogations et autorisations spéciales »… Ah ! « Actes de jugements Prud’Orquaux ». Ce doit être là-dedans.

— C’est classé par dates, fit Barne qui regardait à présent les nombreux étages de l’étagère. Carmalière a parlé d’une affaire datant d’une quarantaine d’années… ça nous ramène dans les années 6570.

— Là, par contre, nous n’avons pas le choix : il va falloir descendre un certain nombre de dossiers et examiner le tout en bas.

Amélise en emporta quelques-uns dans ses bras. Barne, qui ne voulait pas rester les bras croisés, se hissa à l’une des deux échelles qui délimitaient l’étagère et attrapa à son tour quelques dossiers. Ils s’assirent tous deux autour d’une table et se plongèrent dans l’étude des documents.

— Le plaignant s’appelait Ovart, rappela Amélise. Il y a des chances que ce soit indiqué sur la pochette du dossier en question.

— Ovart ? fit Barne, surpris. Comme le guitariste ?

— Le guitariste ? Tu parles de Jorn Ovart ? Attends, tu connais Jorn Ovart ? Je ne pensais pas que le rock elfique des années quatre-vingts était ton genre…

— Tu m’excuseras, dit Barne, vexé, mais on ne se connaît pas encore assez pour que tu saches ce qui est « mon genre » ou ce qui ne l’est pas…

— Tu as raison, s’excusa Amélise. Toujours est-il que : oui, c’est le même nom… mais je doute que ce soit la même personne. Pour ce que j’en sais, le guitariste a eu plus de démêlées avec la drogue qu’avec un hypothétique patron…

— Faut admettre…

— Honnêtement, je n’ai aucune idée d’un éventuel lien de parenté entre le guitariste et le type qui nous intéresse… Continuons donc à chercher. Un dossier qui s’appellerait « Affaire Ovart », « Instruction Ovart » ou quelque chose dans ce style…

La recherche n’était pas des plus aisées : il semblait n’y avoir aucune norme et aucune cohérence entre les dossiers. Certains portaient une inscription au marqueur bien visible, d’autres étaient décorés d’une étiquette détaillée et parfois à moitié effacée. D’autres enfin n’en avaient pas du tout et Amélise et Barne devaient alors l’ouvrir et examiner la première page pour y trouver l’information qu’ils cherchaient.

Après plusieurs minutes, Barne tomba enfin sur le bon document. Une pochette bleue très cornée, avec une étiquette jaunie sur le dessus qui disait : « Acte de condamnation du 22 détriembre 6568 dans le litige opposant Godirik Ovart à Tromk & Associés ».

— Définitivement pas le guitariste, donc, fit Barne avec une légère pointe de déception dans la voix.

— Peu importe ! s’écria Amélise. Ça doit être ça !

— Ne crions pas victoire trop vite, répondit Barne avec prudence, voyons un peu ce que raconte ce dossier.

— Jolie esperluette, fit Amélise en regardant la pochette.

— Pardon ?

— Je parle du petit « et » recourbé dans « Tromk & Associés ».

Barne dévisagea la fée et lança :

— Super. Nan, sérieux, c’est super-intéressant. T’es l’experte calligraphie du groupe ? Ça nous avance à quoi, dans le contexte ?

— On appelle ça de la typographie, ignare. Et oui, il se trouve que je suis calée en la matière, pourquoi ? Ça te défrise ?

— Bon sang… pardon, mais… mais qu’est-ce qu’on en a à carrer ?

— Dis-donc, s’énerva Amélise, j’ai quand même le droit d’apprécier les belles choses, non ?

— C’est vraiment le moment ?

— BON ! Eh bah, ouvre-le, ce foutu dossier ! Ah, j’te jure ! On m’y reprendra, à enquêter avec des aigris pareils !

— Aigri ? s’exclama Barne en refermant d’un coup sec le dossier qu’il avait commencé à ouvrir. Excuse-moi de trouver légèrement secondaire la police d’écriture du dossier qui pourrait me permettre d’attaquer mon patron en justice ! Ça fait de moi un type aigri ?

— Ouais, parfaitement : t’es aigri ! Quand on sait pas où trouver de petits bonheurs futiles même dans les choses sérieuses, on n’sait pas trouver le bonheur tout court !

— Quoi ?! Mais c’est pas possible d’entendre des conner…

Un bruit strident l’interrompit : une forte sirène s’était déclenchée. On aurait pu croire à une alerte au feu. Des pas précipités retentissaient dans le couloir par lequel étaient arrivés Amélise et Barne. Ils interrompirent leurs chamailleries et se regardèrent avec incrédulité.

D’un coup, la grande porte de bois s’ouvrit et claqua contre le mur. Carmalière et Milia entrèrent dans la pièce, essoufflés et avec des airs paniqués sur leurs visages.

— Nous sommes repérés, annonça Carmalière. Nous avons intérêt à déguerpir d’ici, et vite !

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Précédemment : Barne Mustii est un employé de bureau sans histoire harcelé par son patron, un gobelin tyrannique du nom de Glormax. Encouragé par Carmalière, un magicien syndicaliste, il repense avec nostalgie à ses ancêtres du Moyen-Âge, de grands guerriers héroïques…


— Tu veux un thé ? Une tisane ? Ou un café, peut-être ? On a du déca, si tu préfères…

Décidément, se dit Barne, c’est une mode de tutoyer dès la première rencontre, chez eux.

— Je vais juste prendre un verre d’eau, répondit-il d’un air pincé.

— Sûr, hein ? Parce qu’on a une super tisane bio que Milia nous concocte avec des plantes de son jardin.

Assise derrière un bureau un peu plus loin, Milia fit un léger signe de la main à Barne, en souriant. Barne se sentait légèrement mal à l’aise. La dénommée Milia et son interlocutrice étaient deux elfes, grandes, aux regards perçants et aux fines oreilles en pointe. Il fréquentait assez peu d’elfes à l’exception notable de son ex-femme, et la dernière des choses à laquelle il voulait penser, c’était à son ex-femme. De plus, il n’avait pas franchement le cœur à expliquer à ces deux syndicalistes que non, la super tisane bio du jardin ne le faisait pas spécialement rêver.

— Merci, dit-il, juste de l’eau.

Son interlocutrice eut un air déçu en se levant pour aller lui remplir un gobelet à la fontaine à eau. Il s’en voulait déjà d’être venu, mais il avait passé l’après-midi à ruminer. Ce Carmalière avait semé le doute en lui, avec ses glorieuses histoires de combats pour la liberté. Après de longs moments d’hésitation et de remise en question, Barne avait fini par céder à la tentation : lorsqu’il avait quitté son travail vers dix-sept heures, il n’avait pas pris le chemin de son appartement mais celui de l’antenne locale de la Fédération Nationale des Travailleurs. Il y avait été accueilli par cette étrange elfe aux cheveux bleus clairs, ce qui était une faute de goût inacceptable, même venant d’une elfe.

— Monsieur Carmalière m’avait dit qu’il serait disponible ce soir pour que nous discutions de mon problème. Est-ce que vous savez à quelle heure il doit arriver, madame… ?

— Amélise, termina l’elfe. Et pas la peine de me donner du « madame » et de me vouvoyer : on est tous des camarades ici.

Barne n’avait pas la moindre intention d’être un « camarade » mais il n’en souffla mot.

— D’ailleurs, tu devrais tout autant perdre l’habitude de dire « monsieur » pour parler de Carmalière. Il n’aime pas ça. D’autant plus que ce n’est pas un homme.

Barne eut un instant d’incompréhension mais le déclic se fit :

— Pas un être humain, vous voulez dire ?

— Non non, insista Amélise. Enfin si, effectivement, je vois la confusion : c’est un magicien, donc pas un humain. Mais je confirme : ce n’est pas un homme non plus.

L’elfe pouffa en voyant l’air benêt que Barne ne pouvait s’empêcher de prendre.

— Sans blague ? Tu ignores que les magiciens ne se reconnaissent pas de genre ?

— Je… eh bien non, en effet, je ne le savais pas. Euh, mais attendez, Carmalière…

— Oui ?

— Il est barbu !

Amélise laissa échapper un grand rire strident qui fit sursauter Barne. Au fond de la salle, l’autre elfe, Milia, se mit à rire aussi alors que Barne aurait pu jurer qu’elle n’avait rien entendu des raisons de l’hilarité d’Amélise.

— « Il est barbu » ! Haha ! C’est la meilleure de l’année, celle-là ! Et alors ? s’exclaffa-t-elle. Toi, t’es pas barbu ! T’es quand même un homme, non ?

Barne était trop interloqué pour relever ce qui lui apparaissait comme une erreur de logique notoire.

— Mais vous avez parlé de lui au masculin ! protesta-t-il devant des moqueries qu’il jugeait parfaitement injustifiées. Ce n’est pas moi qui l’invente !

— Ah, oui.

Amélise avait cessé de rire et paraissait désormais pensive.

— C’est vrai, c’était une erreur de ma part. Un vieux réflexe issu de mes propres constructions sociales patriarcales, en somme. Tu m’as eue ! Tu vois, personne n’est parfait. Ce n’est pas simple avec notre langage qui n’a pas de genre « neutre ». Enfin, Carmalière s’en fiche, qu’on le désigne comme un homme ou une femme. Pour elle, c’est du pareil au même.

— Très bien, très bien, dit Barne qui n’avait pas très envie de se lancer dans des considérations linguistiques, surtout avec une elfe qui lui apparaissait comme une féministe radicale. Tout ça c’est super. Du coup, « iel » sera là quand ?

— Hééé, on maîtrise les pronoms agenrés, hein ? Moi qui te prenais pour un vieux réac’ !

— Ça fait toujours plaisir.

— Roh, le prends pas mal. Tu m’as l’air tellement guindé avec un ton petit costume et ta cravate, là. Mets-toi donc à l’aise ! Carmalière ne va pas tarder, iel a été retenu à l’entretien de licenciement d’un autre camarade.

Où est-ce que je me suis fourré ? se demandait Barne. Sans aller jusqu’à se considérer comme un « vieux réac’ », Barne venait d’un milieu plutôt conservateur et n’avait pas vraiment l’habitude de fréquenter des milieux aussi… alternatifs. Oh, bien sûr, il avait eu sa période « rebelle idéaliste », un jour lointain. Seulement, s’il était honnête avec lui-même, il se voyait plutôt comme un partisan de l’ordre et de la tradition. Des syndicalistes, des gauchistes, des féministes… si Barne avait une zone de confort, elle était à mille lieux de là.

Il but son verre d’eau d’une traite et se prépara mentalement à dire « je repasserai un autre soir » tout en sachant très bien qu’il ne reviendrait jamais.

— Bon eh bien…

— Barne ! Tu es venu, finalement !

Coincé. Carmalière venait de faire son entrée. Iel était toujours habillée de cette toge qui mélangeait des teintes pourpres et bordeaux, avec des motifs en spirales que Barne n’aurait même pas osé porter à une soirée de carnaval.

Maintenant que Barne le voyait clairement, de face, il ne pouvait s’empêcher de constater que si on oubliait la barbe et cette excentrique moustache fine, longue et recourbée, les traits de Carmalière étaient plutôt féminins. Et, en y prêtant l’oreille, il se dit que sa voix n’avait également rien de spécialement masculin.

— Ah. Bonsoir, euh, monsi… euh, Carmalière.

Amélise pouffa tout doucement et Barne lui jeta un regard noir.

— Bonsoir, dit le magicien en lui tendant la main. Je vois que tu as déjà fait la connaissance d’Amélise ! Bien, bien. J’espère que je ne t’ai pas trop fait attendre ?

— Non, mais en fait je pense que je vais y al…

— Viens donc t’installer à mon bureau, on y sera plus à l’aise pour causer !

Avant que Barne n’ait pu protester, Carmalière l’avait fait s’asseoir sur une chaise en face du bureau le plus en désordre qu’il avait jamais vu.


D’une certaine manière, cette antenne de la FNT était organisée comme les locaux où Barne travaillait, en open space, et pourtant ils n’auraient pu être plus différents. Il y régnait une atmosphère de bazar qui semblait parfaitement assumée.

Carmalière se laissa lourdement tomber sur la chaise rembourrée qui grinça sous son poids. Iel croisa les jambes sur son bureau en faisant valser une pile de feuilles de papier. Elles s’étalèrent sur le clavier de son ordinateur, un vieux coucou qui, pensa Barne, avait sa place au musée des ordinosaures. L’ordinateur, en signe de protestation contre ces documents qui maintenaient appuyées plusieurs touches de son clavier, émit un bip continu et très irritant.

— Pardon, fit Carmalière à l’attention de Barne tout en dégageant le clavier de la pile de feuilles. Pas mal de dossiers en cours, comme tu peux le voir. Les gens désertent les syndicats : résultat, on se retrouve à trois clampins pour gérer tous les litiges de Boo’Teen Corp. Tu le crois, ça ?

Barne, qui avait à peu près autant de culture syndicale qu’un troll avait de sensibilité poétique, le croyait volontiers.

— Bon ! s’exclama la magicienne sans laisser le temps à Barne de répondre. Parlons peu, parlons bien. Pour ton affaire, là… Je te cache pas que ça va être compliqué. C’est triste à dire, mais le management par le harcèlement, c’est devenu la norme.

— Ah bah super. Si c’était pour entendre ça, j’aurais pu rester chez moi, merci…

— Attends une seconde, fit Carmalière en levant les bras. Je n’dis pas qu’on n’va rien pouvoir faire. Simplement, moi je dois être honnête avec toi, et il faut que tu saches qu’on ne se prépare pas à une partie de plaisir. En face, y’a du gobelin, y’a de l’orque, bref : y’a d’la crevure. Donc si on décide qu’on y va, il faut qu’on s’en donne les moyens. Maintenant, si on y va : on y va ! Et là, je peux te garantir que toute la fine fleur de la FNT y mettra du cœur à l’ouvrage.

Barne ne put réprimer un petit ricanement. Il eut bien conscience d’avoir l’air très condescendant mais c’était plus fort que lui. Si la fine fleur de la FNT, c’était ces « trois clampins » dans une cahute de hippies, autant abandonner tout de suite.

— Quoi ? dit Carmalière qui n’avait pas du tout l’air vexé mais au contraire plutôt amusée. On ne paie pas de mine, c’est ça ? Et alors ? On t’a déjà parlé des « minorités agissantes » ? Tu crois que le grand capital orquogobelinesque ne tremble que devant des armées ? Tu parles ! Ils ont tellement pris l’habitude de s’adresser à des laquais qu’au moindre contestataire qui cause un peu plus fort, ils font dans leurs frocs !

— Oui… ils font dans leurs frocs, ou alors ils détruisent votre carrière, votre réputation, votre vie. Malgré tout, ce sont eux qui sont aux commandes, je vous le rappelle.

— Tant qu’on les y laisse…

— Si vous comptez me sortir le couplet sur le Grand Soir, tout ça, vous pouvez oublier, fit sombrement Barne. Je n’y crois plus et, franchement, je ne suis même pas sûr que ce soit souhaitable.

Carmalière se tut et croisa les bras, penché en arrière sur son fauteuil, en dévisageant Barne. Iel semblait le détailler, l’analyser, tenter de comprendre ses mécanismes de pensée. Barne n’aimait pas cela du tout.

— Okay, finit par dire Carmalière. J’arrête d’essayer de te convaincre avec mes grands discours. Alors restons-en aux faits. Tu as un patron tyrannique qui passe ses nerfs sur ses salariés, toi le premier : ceci au moins est concret. La loi te protège en théorie et tu as besoin d’un soutien pour la faire appliquer : ceci au moins est concret. La FNT se propose de t’aider : ceci au moins est concret et ceci se passe de nos convictions profondes, des miennes comme des tiennes. Nous sommes d’accord ?

— Ça me semble honnête.

— Tu m’en vois ravi. Passons maintenant à notre plan d’action. Vois-tu, au-delà d’être la bande de pieds nickelés que tu nous imagines être – ne dis pas le contraire, je ne t’en veux pas –, nous avons quelques avantages. Le mien, tout d’abord, c’est d’avoir huit siècles de bouteille derrière moi. Je peux te dire que les luttes des travailleurs au Moyen-Âge, ça avait une autre gueule.

Carmalière fit un signe de tête en direction du mur. Barne y remarqua alors un tableau accroché, qui représentait un magicien au milieu d’une horde de monstres, avec d’immenses rayons de lumière qui jaillissaient de ses bras et terrassaient ses ennemis.

— C’est vous, ça ? fit Barne, ébahi.

— Oui, mais ce n’est pas important dans l’immédiat. Non, ce qui est important, c’est qu’en huit siècles, j’en ai vu, des conflits. Question jurisprudence, je peux me vanter de maîtriser mon sujet. Si on attaque notre cher Glormax sur la base du harcèlement moral, en comptant sur au moins trois ou quatre témoignages – notre amie commune Kildra se fera une joie d’en faire un –, on peut espérer tout au plus un avertissement formel à son égard. Tu admettras que ça fait léger.

— C’est dix avertissements formels avant un blâme, et combien de blâmes pour une sanction tangible ?

— Voilà, tu as assez bien résumé le problème. Par contre, j’ai souvenir d’une affaire assez similaire à la tienne qui avait abouti au licenciement du supérieur hiérarchique en question…

— Son licenciement ? répéta Barne en ouvrant de grands yeux.

— Tout juste. Seulement l’affaire est plutôt ancienne et, de mémoire, elle faisait appel à une interprétation assez particulière d’un obscur article du code du travail…

— Vous ne vous en souvenez pas ?

— J’ai huit siècles de souvenirs dans ma caboche, cher ami. J’aimerais qu’ils soient tous photographiques, mais il ne faut pas rêver. Non, si on veut retrouver l’affaire exacte, avec tous ses détails, ses subtilités, nous n’avons pas le choix : il faut remettre la main sur l’acte de condamnation.

— Très bien. Où se trouve-t-il, cet acte de condamnation ?

— C’est là que ça se corse, murmura Carmalière.

Iel décroisa les jambes et les reposa sur le sol, envoyant valdinguer une autre pile de documents par terre. Iel ne prit pas la peine de les ramasser et se mit à taper frénétiquement sur son clavier. Sur l’écran légèrement tourné vers Barne, celui-ci pouvait voir un navigateur. Il était d’ailleurs stupéfait qu’il soit possible de se connecter à Internet à l’aide d’une machine aussi obsolète.

— Malheureusement, la numérisation des archives du Tribunal des Prud’Orques ne remonte qu’à une quinzaine d’années. Tout ce qui est antérieur n’est pas disponible en ligne.

— Mais ces archives, même anciennes, restent publiques, non ? remarqua Barne.

— En théorie, oui.

— Et en pratique ?

— En pratique, les archives sont stockées dans la Bibliothéque Nationale des Prud’Orques.

— À Sorrbourg ? Il faut qu’on se déplace jusqu’à la capitale ?

— Si ce n’était que ça… non, il y a deux problèmes de taille : le premier, c’est que ce bâtiment appartient à la même classe dirigeante contre laquelle les Prud’Orques sont censés te protéger. Des orques, comme le nom l’indique. Le second, c’est que la Bibliothèque emploie principalement des humanoïdes inertes.

Le terme « inerte », dans ce contexte, désignait les êtres non dotés de pouvoirs magiques.

— Et alors ? fit Barne. Je suis un inerte moi aussi et je ne vois pas bien où est le souci.

— Au risque de te choquer, tous les inertes n’ont pas ton ouverture d’esprit par rapport aux créatures magiques comme Amélise, Milia et moi-même.

Barne se sentit flatté qu’on lui trouve de l’ouverture d’esprit, ce qui n’était en général pas la première qualité que l’on lui prêtait. Bien sûr, le fait d’avoir été marié de longues années avec une elfe y était sans doute pour beaucoup dans cette supposée « ouverture d’esprit » supérieure à la moyenne, mais il n’en dit rien.

— Pour m’y être cassé les dents moi-même à plusieurs reprises, poursuivit Carmalière, je peux t’assurer qu’on ne m’y laissera pas entrer.

— Les inertes prendraient le parti des orques plutôt que celui des elfes ?

— Hélas…

Barne n’en croyait pas ses oreilles et regardait Carmalière avec incrédulité. Cellui-ci laissa échapper un soupir dans lequel transparaissait la lassitude de huit cents années de lutte.

— Les choses ne sont pas si simples. Tu es sans doute familier des organisations identitaires inertes comme le Groupe Anti-Magie, le Front des Inertes Fiers ou le Carré d’Or ?

— Je vois le genre, dit Barne qui avait en tête des bandes de types coiffés à la militaire et avec un goût certain pour les crimes de haine. Par contre, si je ne m’abuse, ce sont surtout des humains, pas des gobelins.

— Oui, mais toute la question est de savoir comment ils se positionnent dans les rapports de force : ils se targuent d’être inertes, ce qui les oppose aux elfes et affiliés, pas aux orques ni aux gobelins. Le capital ne tremble pas devant les identitaires, car les identitaires ont désigné un autre ennemi, une cible facile sur laquelle ils peuvent concentrer l’attention pendant que les orques se frottent les mains. Vois-tu…

Carmalière prit une inspiration, comme pour se préparer à se lancer dans des explications longues et complexes :

— Historiquement, les inertes ont compensé l’absence de magie par la technologie. La grande majorité des avancées techniques et scientifiques que nous prenons pour acquises – l’industrie, les engins motorisés, le numérique, Internet… – sont avant tout dues à la frustration des humains de n’avoir pas accès à la magie. Les orques et les gobelins – inertes eux aussi, je te le rappelle – se sont jetés sur l’opportunité de prendre une place importante dans le monde technologique qui, contrairement au monde magique, ne leur était pas interdit. Alors, même s’ils sont une source d’oppression majeure pour les humains, les nains et tous les autres inertes, ils apparaissent paradoxalement comme moins dangereux que les elfes, les magiciennes et tous les autres êtres magiques… parce que la magie fait une concurrence directe à la technologie et, par ricochet, à la suprématie des inertes. Pas l’oppression des orques. Même si nous autres créatures magiques inspirons en général la sympathie, en cas de situation conflictuelle, ressurgissent bien vite des intérêts… eh bien, pardon du terme : des intérêts de classe.

Il y eut un silence. Barne devait bien admettre qu’il n’avait jamais envisagé les choses sous cet angle. Lui-même, s’il avait dû se ranger à l’avis d’un gobelin ou à celui d’un magicien, n’aurait-il pas choisi l’inerte, le gobelin ? Quand bien même ces créatures étaient méprisables, elles dégageaient une sorte d’autorité naturelle à laquelle même Barne n’était pas insensible. Était-ce réellement un état de fait naturel ou bien une construction sociale, comme semblait le sous-entendre Carmalière ? La question déstabilisait Barne. Pour l’heure, il décida de la ranger dans un coin de sa tête.

— Je vais peut-être dire une bêtise, dit-il en rompant le silence, mais est-ce que ma simple présence ne pourrait pas faciliter les choses ? Je veux dire… je suis un inerte. Si votre théorie est juste…

— Elle l’est.

— Si votre théorie est juste, répéta Barne qui n’avait l’intention de se laisser imposer l’opinion d’autrui si facilement, alors peut-être ai-je une chance d’avoir accès aux archives. En tant qu’humain.

— C’est effectivement mon espoir. Il n’empêche que nous serons tout de même trois êtres magiques sur quatre.

— Quoi ? Attendez, mais pourquoi est-ce que je n’irais pas tout seul ?

— Parce que je doute que tu sois autorisé à emprunter des documents. Tu saurais les interpréter tout seul, sur place ? Sans aide ?

— Vous pourriez toujours me guider par téléphone, fit remarquer Barne en haussant un sourcil.

— Je crains fort que le bâtiment ne soit soumis à un brouillage… et sans certitude, nous ne pouvons pas prendre le risque.

— Bon, admettons. Vous devez m’accompagner, d’accord. Par contre, pourquoi faire venir les elfes ?

— Les elfes ? dit Carmalière sans avoir l’air de comprendre.

— Eh bien oui, répondit Barne, vous aviez dit trois sur quatre, non ? J’imagine que vous parliez de ces demoiselles. Amélise et Milia, si je ne m’abuse ?

— Amélise ? Mais ce n’est pas une elfe !

En se retournant vers Amélise, Carmalière vit soudain la cause de cet imbroglio.

— Ah oui, dit-il, je vois. Amélise ! Retire donc ta veste, le nouveau te prend pour une elfe !

Celle-ci poussa son insupportable rire strident en balançant sa tête en arrière et Barne se dit qu’elle en faisant définitivement trop. Il trouvait également fort inconvenant que Carmalière lui intime, comme ça, de se dénuder. Amélise retira sa veste sous laquelle elle portait un débardeur blanc. Deux grandes ailes, semblables à celles d’une libellule, se déplièrent dans son dos. Barne était stupéfait.

— Une fée… murmura-t-il.

— Une fée, confirma Carmalière, tout juste. C’est vrai que physiquement, à part les ailes, il n’y a pas grand chose qui les distingue des elfes, pas vrai ? Question magie, en revanche, c’est autre chose. La magie des fées, haaa… Même moi, avec toute mon expérience magique, je continue à être sous le charme. Quelles créatures majestueuses.

Amélise était occupée à se ronger les ongles, le regard dans le vide, et Barne avait bien du mal à saisir la majesté de la fée. Certes, les ailes étaient jolies.

— Il n’empêche, dit-il pour recentrer la conversation, que je ne vois pas pourquoi elle devrait venir ! Ni elle ni celle qui est vraiment une elfe !

— Amélise est infirmière. On a toujours besoin de quelqu’un pour soigner les petits bobos dans une compagnie.

— Ah, parce que nous sommes une compagnie maintenant. Première nouvelle. À quel genre de blessure exactement nous exposons-nous en visitant une bibliothèque ?

Carmalière s’avachit à nouveau dans son fauteuil et croisa les mains derrière la tête.

— C’est une bibliothèque, certes. Mais une bibliothèque qui abrite des données sensibles et qui est tenues par des orques. Sans aller jusqu’à sombrer dans la paranoïa, je prendrais quelques précautions avant de m’y rendre.

Le petit employé de bureau en face de la magicienne n’en croyait pas ses oreilles. Comment en était-il arrivé là ?

— J’voulais juste que mon patron arrête de m’engueuler, moi, fit-il piteusement, le regard baissé. Voilà que j’me retrouve embarqué dans une compagnie, avec une guérisseuse et une mission d’infiltration qui implique de potentielles blessures physiques…

— Je sais, c’est grisant, hein ? répondit Carmalière en levant les yeux aux ciels d’un air rêveur. L’appel de l’aventure, l’épopée qui t’attrape et ne te lâche plus. Tu verras, après quelque temps, tu ne pourras plus t’en passer.


Barne n’eut qu’un souvenir très confus du chemin du retour. Il avait pris le bus, il en était à peu près certain, mais tout le reste était flou. Sa vie avait pris un tour aussi inattendu que brutal. Pourquoi ? Pour une stupide insulte lancée par un patron un peu autoritaire.

« Traîne-savate »… Pourquoi avait-il fallu qu’il en fasse un tel flan ? Surtout, pourquoi n’avait-il jamais été capable de dire « non » à cette Carmalière, tout simplement ? Il en avait eu envie, pourtant, à chaque fois que les plans de la magicienne devenaient un peu plus délirants. Mais non. Jusqu’au bout, Barne avait accepté. Tacitement, parfois. En grognant un peu. Sauf qu’il avait été, dans les grandes lignes, consentant. Il ne se l’expliquait pas.

Quel traîne-savate, se dit-il… Il avait la sensation d’avoir été happé, comme une marionnette, par les événements. Incapable d’inverser la tendance, il s’était résigné à suivre Carmalière dans cette mission dont les tenants et les aboutissants lui semblaient de plus en plus flous.

— Eh bien, fit son miroir lorsqu’il entra dans la salle de bain pour prendre une douche bien méritée, on rentre tard ce soir ! Ne me dis pas que tu as fini par remplacer Mélindel ?

— Ça te regarde, la vitre ?

— Oooh, mais c’est qu’il répond, l’effronté.

Les habits de Barne atterrirent dans la corbeille à linge sale. Il ouvrit le robinet et lorsque l’eau commença à chauffer, il entra dans sa cabine de douche.

— Alors ? reprit le miroir.

— Alors quoi ?

— Tu veux pas me répondre ?

— Faudrait savoir, je croyais que j’étais effronté. Tu préfères que je te réponde alors ?

— Oh ça va, petit malin. Tu peux m’dire, non ? On est quand même pratiquement des colocataires. Ça crée des liens.

Barne éclata d’un rire à moitié forcé. Intérieurement, il était plutôt horrifié : bon sang, il a raison, se disait-il. Ma relation sociale actuelle la plus sérieuse, c’est le miroir de ma salle de bain. Eh merde.

— Si tu veux tout savoir, je pars à l’aventure !

— À l’aventure, toi ? Tu vas sortir les poubelles, c’est ça ?

— Pas du tout. Je vais poursuivre mon patron en justice. Pour ça, je pars à la recherche d’un ancien document juridique.

— Ouais, bah j’étais pas loin…

— N’empêche que je suis dans une compagnie, maintenant. Eh ouais. Y’a un magicien, une fée, une elfe…

— Sans blague ? Encore une elfe ? Mélindel ne t’as pas suffi ?

— Tu peux te moquer, n’empêche que moi, je fréquente des gens en dehors de l’appartement.

C’était un coup bas, il le savait. Le pauvre miroir n’avait pas la moindre occasion de parler à qui que ce soit, sauf lorsque Barne recevait des invités. Ce qui n’était à peu de chose près jamais arrivé depuis que son ex-femme était partie.

Pourtant, quelque part, se passer les nerfs sur cet objet insignifiant avait revigoré Barne. Au fond, peu importait la mission. Pour la première fois depuis longtemps, il allait vivre quelque chose. Sortir.

Et, il se sentit ridicule en ayant cette pensée d’adolescent attardé mais… il avait de nouveaux amis.

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Précédemment : Barne Mustii est un employé de bureau sans histoire harcelé par son patron, un gobelin tyrannique du nom de Glormax. Encouragé par Carmalière, un magicien syndicaliste, il repense avec nostalgie à ses ancêtres du Moyen-Âge, de grands guerriers héroïques…


— Tu veux un thé ? Une tisane ? Ou un café, peut-être ? On a du déca, si tu préfères…

Décidément, se dit Barne, c’est une mode de tutoyer dès la première rencontre, chez eux.

— Je vais juste prendre un verre d’eau, répondit-il d’un air pincé.

— Sûr, hein ? Parce qu’on a une super tisane bio que Milia nous concocte avec des plantes de son jardin.

Assise derrière un bureau un peu plus loin, Milia fit un léger signe de la main à Barne, en souriant. Barne se sentait légèrement mal à l’aise. La dénommée Milia et son interlocutrice étaient deux elfes, grandes, aux regards perçants et aux fines oreilles en pointe. Il fréquentait assez peu d’elfes à l’exception notable de son ex-femme, et la dernière des choses à laquelle il voulait penser, c’était à son ex-femme. De plus, il n’avait pas franchement le cœur à expliquer à ces deux syndicalistes que non, la super tisane bio du jardin ne le faisait pas spécialement rêver.

— Merci, dit-il, juste de l’eau.

Son interlocutrice eut un air déçu en se levant pour aller lui remplir un gobelet à la fontaine à eau. Il s’en voulait déjà d’être venu, mais il avait passé l’après-midi à ruminer. Ce Carmalière avait semé le doute en lui, avec ses glorieuses histoires de combats pour la liberté. Après de longs moments d’hésitation et de remise en question, Barne avait fini par céder à la tentation : lorsqu’il avait quitté son travail vers dix-sept heures, il n’avait pas pris le chemin de son appartement mais celui de l’antenne locale de la Fédération Nationale des Travailleurs. Il y avait été accueilli par cette étrange elfe aux cheveux bleus clairs, ce qui était une faute de goût inacceptable, même venant d’une elfe.

— Monsieur Carmalière m’avait dit qu’il serait disponible ce soir pour que nous discutions de mon problème. Est-ce que vous savez à quelle heure il doit arriver, madame… ?

— Amélise, termina l’elfe. Et pas la peine de me donner du « madame » et de me vouvoyer : on est tous des camarades ici.

Barne n’avait pas la moindre intention d’être un « camarade » mais il n’en souffla mot.

— D’ailleurs, tu devrais tout autant perdre l’habitude de dire « monsieur » pour parler de Carmalière. Il n’aime pas ça. D’autant plus que ce n’est pas un homme.

Barne eut un instant d’incompréhension mais le déclic se fit :

— Pas un être humain, vous voulez dire ?

— Non non, insista Amélise. Enfin si, effectivement, je vois la confusion : c’est un magicien, donc pas un humain. Mais je confirme : ce n’est pas un homme non plus.

L’elfe pouffa en voyant l’air benêt que Barne ne pouvait s’empêcher de prendre.

— Sans blague ? Tu ignores que les magiciens ne se reconnaissent pas de genre ?

— Je… eh bien non, en effet, je ne le savais pas. Euh, mais attendez, Carmalière…

— Oui ?

— Il est barbu !

Amélise laissa échapper un grand rire strident qui fit sursauter Barne. Au fond de la salle, l’autre elfe, Milia, se mit à rire aussi alors que Barne aurait pu jurer qu’elle n’avait rien entendu des raisons de l’hilarité d’Amélise.

— « Il est barbu » ! Haha ! C’est la meilleure de l’année, celle-là ! Et alors ? s’exclaffa-t-elle. Toi, t’es pas barbu ! T’es quand même un homme, non ?

Barne était trop interloqué pour relever ce qui lui apparaissait comme une erreur de logique notoire.

— Mais vous avez parlé de lui au masculin ! protesta-t-il devant des moqueries qu’il jugeait parfaitement injustifiées. Ce n’est pas moi qui l’invente !

— Ah, oui.

Amélise avait cessé de rire et paraissait désormais pensive.

— C’est vrai, c’était une erreur de ma part. Un vieux réflexe issu de mes propres constructions sociales patriarcales, en somme. Tu m’as eue ! Tu vois, personne n’est parfait. Ce n’est pas simple avec notre langage qui n’a pas de genre « neutre ». Enfin, Carmalière s’en fiche, qu’on le désigne comme un homme ou une femme. Pour elle, c’est du pareil au même.

— Très bien, très bien, dit Barne qui n’avait pas très envie de se lancer dans des considérations linguistiques, surtout avec une elfe qui lui apparaissait comme une féministe radicale. Tout ça c’est super. Du coup, « iel » sera là quand ?

— Hééé, on maîtrise les pronoms agenrés, hein ? Moi qui te prenais pour un vieux réac’ !

— Ça fait toujours plaisir.

— Roh, le prends pas mal. Tu m’as l’air tellement guindé avec un ton petit costume et ta cravate, là. Mets-toi donc à l’aise ! Carmalière ne va pas tarder, iel a été retenu à l’entretien de licenciement d’un autre camarade.

Où est-ce que je me suis fourré ? se demandait Barne. Sans aller jusqu’à se considérer comme un « vieux réac’ », Barne venait d’un milieu plutôt conservateur et n’avait pas vraiment l’habitude de fréquenter des milieux aussi… alternatifs. Oh, bien sûr, il avait eu sa période « rebelle idéaliste », un jour lointain. Seulement, s’il était honnête avec lui-même, il se voyait plutôt comme un partisan de l’ordre et de la tradition. Des syndicalistes, des gauchistes, des féministes… si Barne avait une zone de confort, elle était à mille lieux de là.

Il but son verre d’eau d’une traite et se prépara mentalement à dire « je repasserai un autre soir » tout en sachant très bien qu’il ne reviendrait jamais.

— Bon eh bien…

— Barne ! Tu es venu, finalement !

Coincé. Carmalière venait de faire son entrée. Iel était toujours habillée de cette toge qui mélangeait des teintes pourpres et bordeaux, avec des motifs en spirales que Barne n’aurait même pas osé porter à une soirée de carnaval.

Maintenant que Barne le voyait clairement, de face, il ne pouvait s’empêcher de constater que si on oubliait la barbe et cette excentrique moustache fine, longue et recourbée, les traits de Carmalière étaient plutôt féminins. Et, en y prêtant l’oreille, il se dit que sa voix n’avait également rien de spécialement masculin.

— Ah. Bonsoir, euh, monsi… euh, Carmalière.

Amélise pouffa tout doucement et Barne lui jeta un regard noir.

— Bonsoir, dit le magicien en lui tendant la main. Je vois que tu as déjà fait la connaissance d’Amélise ! Bien, bien. J’espère que je ne t’ai pas trop fait attendre ?

— Non, mais en fait je pense que je vais y al…

— Viens donc t’installer à mon bureau, on y sera plus à l’aise pour causer !

Avant que Barne n’ait pu protester, Carmalière l’avait fait s’asseoir sur une chaise en face du bureau le plus en désordre qu’il avait jamais vu.


D’une certaine manière, cette antenne de la FNT était organisée comme les locaux où Barne travaillait, en open space, et pourtant ils n’auraient pu être plus différents. Il y régnait une atmosphère de bazar qui semblait parfaitement assumée.

Carmalière se laissa lourdement tomber sur la chaise rembourrée qui grinça sous son poids. Iel croisa les jambes sur son bureau en faisant valser une pile de feuilles de papier. Elles s’étalèrent sur le clavier de son ordinateur, un vieux coucou qui, pensa Barne, avait sa place au musée des ordinosaures. L’ordinateur, en signe de protestation contre ces documents qui maintenaient appuyées plusieurs touches de son clavier, émit un bip continu et très irritant.

— Pardon, fit Carmalière à l’attention de Barne tout en dégageant le clavier de la pile de feuilles. Pas mal de dossiers en cours, comme tu peux le voir. Les gens désertent les syndicats : résultat, on se retrouve à trois clampins pour gérer tous les litiges de Boo’Teen Corp. Tu le crois, ça ?

Barne, qui avait à peu près autant de culture syndicale qu’un troll avait de sensibilité poétique, le croyait volontiers.

— Bon ! s’exclama la magicienne sans laisser le temps à Barne de répondre. Parlons peu, parlons bien. Pour ton affaire, là… Je te cache pas que ça va être compliqué. C’est triste à dire, mais le management par le harcèlement, c’est devenu la norme.

— Ah bah super. Si c’était pour entendre ça, j’aurais pu rester chez moi, merci…

— Attends une seconde, fit Carmalière en levant les bras. Je n’dis pas qu’on n’va rien pouvoir faire. Simplement, moi je dois être honnête avec toi, et il faut que tu saches qu’on ne se prépare pas à une partie de plaisir. En face, y’a du gobelin, y’a de l’orque, bref : y’a d’la crevure. Donc si on décide qu’on y va, il faut qu’on s’en donne les moyens. Maintenant, si on y va : on y va ! Et là, je peux te garantir que toute la fine fleur de la FNT y mettra du cœur à l’ouvrage.

Barne ne put réprimer un petit ricanement. Il eut bien conscience d’avoir l’air très condescendant mais c’était plus fort que lui. Si la fine fleur de la FNT, c’était ces « trois clampins » dans une cahute de hippies, autant abandonner tout de suite.

— Quoi ? dit Carmalière qui n’avait pas du tout l’air vexé mais au contraire plutôt amusée. On ne paie pas de mine, c’est ça ? Et alors ? On t’a déjà parlé des « minorités agissantes » ? Tu crois que le grand capital orquogobelinesque ne tremble que devant des armées ? Tu parles ! Ils ont tellement pris l’habitude de s’adresser à des laquais qu’au moindre contestataire qui cause un peu plus fort, ils font dans leurs frocs !

— Oui… ils font dans leurs frocs, ou alors ils détruisent votre carrière, votre réputation, votre vie. Malgré tout, ce sont eux qui sont aux commandes, je vous le rappelle.

— Tant qu’on les y laisse…

— Si vous comptez me sortir le couplet sur le Grand Soir, tout ça, vous pouvez oublier, fit sombrement Barne. Je n’y crois plus et, franchement, je ne suis même pas sûr que ce soit souhaitable.

Carmalière se tut et croisa les bras, penché en arrière sur son fauteuil, en dévisageant Barne. Iel semblait le détailler, l’analyser, tenter de comprendre ses mécanismes de pensée. Barne n’aimait pas cela du tout.

— Okay, finit par dire Carmalière. J’arrête d’essayer de te convaincre avec mes grands discours. Alors restons-en aux faits. Tu as un patron tyrannique qui passe ses nerfs sur ses salariés, toi le premier : ceci au moins est concret. La loi te protège en théorie et tu as besoin d’un soutien pour la faire appliquer : ceci au moins est concret. La FNT se propose de t’aider : ceci au moins est concret et ceci se passe de nos convictions profondes, des miennes comme des tiennes. Nous sommes d’accord ?

— Ça me semble honnête.

— Tu m’en vois ravi. Passons maintenant à notre plan d’action. Vois-tu, au-delà d’être la bande de pieds nickelés que tu nous imagines être – ne dis pas le contraire, je ne t’en veux pas –, nous avons quelques avantages. Le mien, tout d’abord, c’est d’avoir huit siècles de bouteille derrière moi. Je peux te dire que les luttes des travailleurs au Moyen-Âge, ça avait une autre gueule.

Carmalière fit un signe de tête en direction du mur. Barne y remarqua alors un tableau accroché, qui représentait un magicien au milieu d’une horde de monstres, avec d’immenses rayons de lumière qui jaillissaient de ses bras et terrassaient ses ennemis.

— C’est vous, ça ? fit Barne, ébahi.

— Oui, mais ce n’est pas important dans l’immédiat. Non, ce qui est important, c’est qu’en huit siècles, j’en ai vu, des conflits. Question jurisprudence, je peux me vanter de maîtriser mon sujet. Si on attaque notre cher Glormax sur la base du harcèlement moral, en comptant sur au moins trois ou quatre témoignages – notre amie commune Kildra se fera une joie d’en faire un –, on peut espérer tout au plus un avertissement formel à son égard. Tu admettras que ça fait léger.

— C’est dix avertissements formels avant un blâme, et combien de blâmes pour une sanction tangible ?

— Voilà, tu as assez bien résumé le problème. Par contre, j’ai souvenir d’une affaire assez similaire à la tienne qui avait abouti au licenciement du supérieur hiérarchique en question…

— Son licenciement ? répéta Barne en ouvrant de grands yeux.

— Tout juste. Seulement l’affaire est plutôt ancienne et, de mémoire, elle faisait appel à une interprétation assez particulière d’un obscur article du code du travail…

— Vous ne vous en souvenez pas ?

— J’ai huit siècles de souvenirs dans ma caboche, cher ami. J’aimerais qu’ils soient tous photographiques, mais il ne faut pas rêver. Non, si on veut retrouver l’affaire exacte, avec tous ses détails, ses subtilités, nous n’avons pas le choix : il faut remettre la main sur l’acte de condamnation.

— Très bien. Où se trouve-t-il, cet acte de condamnation ?

— C’est là que ça se corse, murmura Carmalière.

Iel décroisa les jambes et les reposa sur le sol, envoyant valdinguer une autre pile de documents par terre. Iel ne prit pas la peine de les ramasser et se mit à taper frénétiquement sur son clavier. Sur l’écran légèrement tourné vers Barne, celui-ci pouvait voir un navigateur. Il était d’ailleurs stupéfait qu’il soit possible de se connecter à Internet à l’aide d’une machine aussi obsolète.

— Malheureusement, la numérisation des archives du Tribunal des Prud’Orques ne remonte qu’à une quinzaine d’années. Tout ce qui est antérieur n’est pas disponible en ligne.

— Mais ces archives, même anciennes, restent publiques, non ? remarqua Barne.

— En théorie, oui.

— Et en pratique ?

— En pratique, les archives sont stockées dans la Bibliothéque Nationale des Prud’Orques.

— À Sorrbourg ? Il faut qu’on se déplace jusqu’à la capitale ?

— Si ce n’était que ça… non, il y a deux problèmes de taille : le premier, c’est que ce bâtiment appartient à la même classe dirigeante contre laquelle les Prud’Orques sont censés te protéger. Des orques, comme le nom l’indique. Le second, c’est que la Bibliothèque emploie principalement des humanoïdes inertes.

Le terme « inerte », dans ce contexte, désignait les êtres non dotés de pouvoirs magiques.

— Et alors ? fit Barne. Je suis un inerte moi aussi et je ne vois pas bien où est le souci.

— Au risque de te choquer, tous les inertes n’ont pas ton ouverture d’esprit par rapport aux créatures magiques comme Amélise, Milia et moi-même.

Barne se sentit flatté qu’on lui trouve de l’ouverture d’esprit, ce qui n’était en général pas la première qualité que l’on lui prêtait. Bien sûr, le fait d’avoir été marié de longues années avec une elfe y était sans doute pour beaucoup dans cette supposée « ouverture d’esprit » supérieure à la moyenne, mais il n’en dit rien.

— Pour m’y être cassé les dents moi-même à plusieurs reprises, poursuivit Carmalière, je peux t’assurer qu’on ne m’y laissera pas entrer.

— Les inertes prendraient le parti des orques plutôt que celui des elfes ?

— Hélas…

Barne n’en croyait pas ses oreilles et regardait Carmalière avec incrédulité. Cellui-ci laissa échapper un soupir dans lequel transparaissait la lassitude de huit cents années de lutte.

— Les choses ne sont pas si simples. Tu es sans doute familier des organisations identitaires inertes comme le Groupe Anti-Magie, le Front des Inertes Fiers ou le Carré d’Or ?

— Je vois le genre, dit Barne qui avait en tête des bandes de types coiffés à la militaire et avec un goût certain pour les crimes de haine. Par contre, si je ne m’abuse, ce sont surtout des humains, pas des gobelins.

— Oui, mais toute la question est de savoir comment ils se positionnent dans les rapports de force : ils se targuent d’être inertes, ce qui les oppose aux elfes et affiliés, pas aux orques ni aux gobelins. Le capital ne tremble pas devant les identitaires, car les identitaires ont désigné un autre ennemi, une cible facile sur laquelle ils peuvent concentrer l’attention pendant que les orques se frottent les mains. Vois-tu…

Carmalière prit une inspiration, comme pour se préparer à se lancer dans des explications longues et complexes :

— Historiquement, les inertes ont compensé l’absence de magie par la technologie. La grande majorité des avancées techniques et scientifiques que nous prenons pour acquises – l’industrie, les engins motorisés, le numérique, Internet… – sont avant tout dues à la frustration des humains de n’avoir pas accès à la magie. Les orques et les gobelins – inertes eux aussi, je te le rappelle – se sont jetés sur l’opportunité de prendre une place importante dans le monde technologique qui, contrairement au monde magique, ne leur était pas interdit. Alors, même s’ils sont une source d’oppression majeure pour les humains, les nains et tous les autres inertes, ils apparaissent paradoxalement comme moins dangereux que les elfes, les magiciennes et tous les autres êtres magiques… parce que la magie fait une concurrence directe à la technologie et, par ricochet, à la suprématie des inertes. Pas l’oppression des orques. Même si nous autres créatures magiques inspirons en général la sympathie, en cas de situation conflictuelle, ressurgissent bien vite des intérêts… eh bien, pardon du terme : des intérêts de classe.

Il y eut un silence. Barne devait bien admettre qu’il n’avait jamais envisagé les choses sous cet angle. Lui-même, s’il avait dû se ranger à l’avis d’un gobelin ou à celui d’un magicien, n’aurait-il pas choisi l’inerte, le gobelin ? Quand bien même ces créatures étaient méprisables, elles dégageaient une sorte d’autorité naturelle à laquelle même Barne n’était pas insensible. Était-ce réellement un état de fait naturel ou bien une construction sociale, comme semblait le sous-entendre Carmalière ? La question déstabilisait Barne. Pour l’heure, il décida de la ranger dans un coin de sa tête.

— Je vais peut-être dire une bêtise, dit-il en rompant le silence, mais est-ce que ma simple présence ne pourrait pas faciliter les choses ? Je veux dire… je suis un inerte. Si votre théorie est juste…

— Elle l’est.

— Si votre théorie est juste, répéta Barne qui n’avait l’intention de se laisser imposer l’opinion d’autrui si facilement, alors peut-être ai-je une chance d’avoir accès aux archives. En tant qu’humain.

— C’est effectivement mon espoir. Il n’empêche que nous serons tout de même trois êtres magiques sur quatre.

— Quoi ? Attendez, mais pourquoi est-ce que je n’irais pas tout seul ?

— Parce que je doute que tu sois autorisé à emprunter des documents. Tu saurais les interpréter tout seul, sur place ? Sans aide ?

— Vous pourriez toujours me guider par téléphone, fit remarquer Barne en haussant un sourcil.

— Je crains fort que le bâtiment ne soit soumis à un brouillage… et sans certitude, nous ne pouvons pas prendre le risque.

— Bon, admettons. Vous devez m’accompagner, d’accord. Par contre, pourquoi faire venir les elfes ?

— Les elfes ? dit Carmalière sans avoir l’air de comprendre.

— Eh bien oui, répondit Barne, vous aviez dit trois sur quatre, non ? J’imagine que vous parliez de ces demoiselles. Amélise et Milia, si je ne m’abuse ?

— Amélise ? Mais ce n’est pas une elfe !

En se retournant vers Amélise, Carmalière vit soudain la cause de cet imbroglio.

— Ah oui, dit-il, je vois. Amélise ! Retire donc ta veste, le nouveau te prend pour une elfe !

Celle-ci poussa son insupportable rire strident en balançant sa tête en arrière et Barne se dit qu’elle en faisant définitivement trop. Il trouvait également fort inconvenant que Carmalière lui intime, comme ça, de se dénuder. Amélise retira sa veste sous laquelle elle portait un débardeur blanc. Deux grandes ailes, semblables à celles d’une libellule, se déplièrent dans son dos. Barne était stupéfait.

— Une fée… murmura-t-il.

— Une fée, confirma Carmalière, tout juste. C’est vrai que physiquement, à part les ailes, il n’y a pas grand chose qui les distingue des elfes, pas vrai ? Question magie, en revanche, c’est autre chose. La magie des fées, haaa… Même moi, avec toute mon expérience magique, je continue à être sous le charme. Quelles créatures majestueuses.

Amélise était occupée à se ronger les ongles, le regard dans le vide, et Barne avait bien du mal à saisir la majesté de la fée. Certes, les ailes étaient jolies.

— Il n’empêche, dit-il pour recentrer la conversation, que je ne vois pas pourquoi elle devrait venir ! Ni elle ni celle qui est vraiment une elfe !

— Amélise est infirmière. On a toujours besoin de quelqu’un pour soigner les petits bobos dans une compagnie.

— Ah, parce que nous sommes une compagnie maintenant. Première nouvelle. À quel genre de blessure exactement nous exposons-nous en visitant une bibliothèque ?

Carmalière s’avachit à nouveau dans son fauteuil et croisa les mains derrière la tête.

— C’est une bibliothèque, certes. Mais une bibliothèque qui abrite des données sensibles et qui est tenues par des orques. Sans aller jusqu’à sombrer dans la paranoïa, je prendrais quelques précautions avant de m’y rendre.

Le petit employé de bureau en face de la magicienne n’en croyait pas ses oreilles. Comment en était-il arrivé là ?

— J’voulais juste que mon patron arrête de m’engueuler, moi, fit-il piteusement, le regard baissé. Voilà que j’me retrouve embarqué dans une compagnie, avec une guérisseuse et une mission d’infiltration qui implique de potentielles blessures physiques…

— Je sais, c’est grisant, hein ? répondit Carmalière en levant les yeux aux ciels d’un air rêveur. L’appel de l’aventure, l’épopée qui t’attrape et ne te lâche plus. Tu verras, après quelque temps, tu ne pourras plus t’en passer.


Barne n’eut qu’un souvenir très confus du chemin du retour. Il avait pris le bus, il en était à peu près certain, mais tout le reste était flou. Sa vie avait pris un tour aussi inattendu que brutal. Pourquoi ? Pour une stupide insulte lancée par un patron un peu autoritaire.

« Traîne-savate »… Pourquoi avait-il fallu qu’il en fasse un tel flan ? Surtout, pourquoi n’avait-il jamais été capable de dire « non » à cette Carmalière, tout simplement ? Il en avait eu envie, pourtant, à chaque fois que les plans de la magicienne devenaient un peu plus délirants. Mais non. Jusqu’au bout, Barne avait accepté. Tacitement, parfois. En grognant un peu. Sauf qu’il avait été, dans les grandes lignes, consentant. Il ne se l’expliquait pas.

Quel traîne-savate, se dit-il… Il avait la sensation d’avoir été happé, comme une marionnette, par les événements. Incapable d’inverser la tendance, il s’était résigné à suivre Carmalière dans cette mission dont les tenants et les aboutissants lui semblaient de plus en plus flous.

— Eh bien, fit son miroir lorsqu’il entra dans la salle de bain pour prendre une douche bien méritée, on rentre tard ce soir ! Ne me dis pas que tu as fini par remplacer Mélindel ?

— Ça te regarde, la vitre ?

— Oooh, mais c’est qu’il répond, l’effronté.

Les habits de Barne atterrirent dans la corbeille à linge sale. Il ouvrit le robinet et lorsque l’eau commença à chauffer, il entra dans sa cabine de douche.

— Alors ? reprit le miroir.

— Alors quoi ?

— Tu veux pas me répondre ?

— Faudrait savoir, je croyais que j’étais effronté. Tu préfères que je te réponde alors ?

— Oh ça va, petit malin. Tu peux m’dire, non ? On est quand même pratiquement des colocataires. Ça crée des liens.

Barne éclata d’un rire à moitié forcé. Intérieurement, il était plutôt horrifié : bon sang, il a raison, se disait-il. Ma relation sociale actuelle la plus sérieuse, c’est le miroir de ma salle de bain. Eh merde.

— Si tu veux tout savoir, je pars à l’aventure !

— À l’aventure, toi ? Tu vas sortir les poubelles, c’est ça ?

— Pas du tout. Je vais poursuivre mon patron en justice. Pour ça, je pars à la recherche d’un ancien document juridique.

— Ouais, bah j’étais pas loin…

— N’empêche que je suis dans une compagnie, maintenant. Eh ouais. Y’a un magicien, une fée, une elfe…

— Sans blague ? Encore une elfe ? Mélindel ne t’as pas suffi ?

— Tu peux te moquer, n’empêche que moi, je fréquente des gens en dehors de l’appartement.

C’était un coup bas, il le savait. Le pauvre miroir n’avait pas la moindre occasion de parler à qui que ce soit, sauf lorsque Barne recevait des invités. Ce qui n’était à peu de chose près jamais arrivé depuis que son ex-femme était partie.

Pourtant, quelque part, se passer les nerfs sur cet objet insignifiant avait revigoré Barne. Au fond, peu importait la mission. Pour la première fois depuis longtemps, il allait vivre quelque chose. Sortir.

Et, il se sentit ridicule en ayant cette pensée d’adolescent attardé mais… il avait de nouveaux amis.

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Ce jour-là, Barne Mustii avait enfilé son costume propre et net qu’il avait passé une bonne demi-heure à repasser la veille. Comme tous les lundis, il avait avalé un croissant accompagné d’un café avec l’exacte bonne dose de sucre. Après s’être brossé les dents, il avait soupiré longuement en regardant les cernes sous ses yeux que lui renvoyait son cruel miroir au visage.

— T’as une mine de chiotte, lui avait dit le miroir.

— Ta gueule, avait-il répliqué.

Depuis son divorce quelques mois plus tôt, il n’avait plus que son miroir à qui parler, son foutu miroir enchanté. Un cadeau de sa femme pour ses trente-cinq ans. On l’avait pourtant mis en garde : « Elle n’est pas faite pour toi ! » « Te marier avec une elfe ? T’es pas dingue, dis ? » « Moi le mariage interespèce, je suis contre. » Malgré tout, ils avaient vécu près de quinze années de relatif bonheur. Elle avait tout de même fini par partir, parce qu’après tout, il n’était qu’un humain. Or, sur le long terme, on le lui avait bien dit, un simple humain ne pouvait pas satisfaire une elfe : un être majestueux et doté de pouvoirs magiques.

— Encore une glorieuse journée pour Barne Mustii ? fit le miroir qui ne prit même pas la peine de dissimuler sa moquerie.

— J’espère que t’es bien conscient que sept ans de malheur, ça ne me fait pas peur. Je dis ça en toute innocence.

— Des menaces, hein ?

— Juste une information en passant. Commence pas à me bourrer le mou dès le lundi matin, je ne suis pas d’humeur.

— T’es jamais d’humeur.

— Justement : fous-moi la paix une bonne fois pour toutes.

— Si tu crois que c’est facile, soupira le miroir, de te foutre la paix quand on voit ta tronche… et qu’on est obligé d’en renvoyer le reflet, en plus.

Barne fit mine de lever le poing vers le miroir qui poussa un petit couinement étouffé. Il ricana en s’éloignant et claqua la porte de l’appartement avant d’avoir pu entendre l’insulte joliment fleurie que lui avait lancée l’objet rageur.

Il ressassait les souvenirs de son ex-femme dans le bus qui le menait sur son lieu de travail, ne prêtant même pas attention au groupe de gnomes qui pouffaient en observant sa cravate de travers et son costume mal repassé. Il se demandait ce qui le poussait à garder de vieux objets qui ne faisaient que lui renvoyer à la figure l’échec de son mariage – au sens littéral, dans le cas de son miroir. Peut-être n’était-il pas encore prêt à tourner totalement la page.

D’autant plus que sa vie sentimentale en miettes n’était pas le pire de ses soucis : comme chaque lundi, il commençait sa semaine de travail comme employé de bureau chez Boo’Teen Corp, une entreprise qui fabriquait des bottes enchantées. Et si cette compagnie avait longtemps été une entreprise familiale et à taille humaine, elle avait fini par être absorbée par une holding tentaculaire qui avait imposé un management « moderne », ce qui signifiait en réalité « inhumain ».

Cela tombait d’ailleurs bien puisque humaine, la direction ne l’était plus : le patron de l’antenne locale où travaillait Barne était un gobelin répondant au délicieux nom de Glormax. Pas un gobelin au sens figuré, pas « oh mon patron, c’est un vrai gobelin ! » : non, un gobelin, un réel gobelin, en chair et en os, la peau verte, les oreilles en pointe et de petits yeux cruels. Pour ce que Barne en savait, les hauts dirigeants de la compagnie étaient à peu près tous des orques. Bien sûr, il ne les avait jamais rencontrés personnellement.

La radio qui crachotait faiblement dans les haut-parleurs du bus diffusait les informations de la matinée. Les nouvelles égrenées chaque jour se ressemblaient autant que les mornes heures de travail qui suivaient…

— Et on rappelle la principale information du jour, monologuait le présentateur, le rachat de Capelia, entreprise de textile en difficultés financières, par le conglomérat Orka Universa. Zad Fulmiark, PDG du groupe et deuxième fortune mondiale, s’est refusé à tout commentaire sur les rumeurs d’un plan de licenciement économique.

Un lundi matin habituel en Terre de Grilecques, en somme… la lente désagrégation des industries était devenue monnaie courante à un point où il ne restait plus grand monde pour s’en émouvoir. Une once de pitié traversa l’esprit de Barne pour les centaines d’employés bientôt réduits au chômage et à la misère… une once de pitié bien vite balayée par la perspective de ses propres ennuis professionnels.

Son appréhension se trouva justifiée dès son arrivée : lorsqu’il s’assit à son poste de travail ce matin-là, il ne fallut pas trente secondes à Glormax, son patron, pour se jeter sur lui comme un dragon sur son or.

— Mustii !

— Bonjour, monsieur.

— Encore en retard hein ?

— Il est neuf heures, monsieur.

— Neuf heure huit ! pesta le gobelin en lui postillonnant au visage.

— Eh bien disons que je resterai huit minutes de plus ce soir.

— Ah ! Vous comptez donc vos heures ! Vos minutes, même ! Vous pensez que c’est en prenant soin de partir pile à l’heure que je me suis hissé dans la hiérarchie ? Vous croyez que c’est comme ça que vous réussirez ?

Barne ne dit rien et alluma son ordinateur. Il bouillonnait intérieurement. Glormax l’avait pris en grippe dès sa mutation à ce poste de directeur local. Il semblait prendre un plaisir malsain à le tourmenter sans la moindre raison valable.

— Je vous conseille de changer d’attitude, mon p’tit vieux, persifla le gobelin, sinon vous ne ferez pas long feu dans cette entreprise !

Puis il s’en alla d’un pas vif vers son bureau, laissant Barne murmurer entre ses dents :

— Je suis dans cette entreprise depuis plus longtemps que toi, crétin…

Dans le grand open space, les collègues de Barne le regardaient d’un air goguenard. Il feignit l’indifférence et se mit au travail. Un travail qui consistait principalement à s’efforcer d’en faire le moins possible tout en se plaignant d’être débordé en permanence. Il avait cessé de se sentir coupable lorsqu’il avait compris que la grande majorité des employés de cette entreprise faisait de même… tout comme la grande majorité des employés de bureau de la Terre de Grilecques, maintenant qu’il y pensait.

Il lança distraitement un navigateur Internet ainsi qu’une feuille de tableur au hasard comme couverture au cas où quelqu’un passerait derrière lui. Car la seule chose plus populaire que la procrastination, au sein de cette entreprise, c’était la délation. Et Glormax n’avait pas besoin de se voir offrir des raisons supplémentaires de se passer les nerfs sur Barne.

Après quelques visites sur les réseaux sociaux en ligne qu’il fréquentait, Barne regarda sa montre avec ennui. Il était à peine neuf heures et demie. Pour passer le temps, il entra quelques chiffres dans son tableur. Il avait un rapport sur les ventes de bottes de sept lieues à rendre avant la fin de la semaine : une tâche qui devrait, en tout et pour tout, lui prendre six heures qu’il comptait bien diluer sur les cinq jours de sa semaine de travail.

Vers onze heures, déjà submergé d’ennui après avoir vaguement mis en page son tableur et actualisé cinquante fois les onglets de navigation de ses réseaux sociaux, il quitta son poste de travail et se dirigea vers la machine à café.

— MUSTII !

C’était Glormax qui l’avait interpellé de sa voix douce et mélodieuse depuis l’autre côté de l’open space.

— Oui, m’sieur ?

— Dites donc, le traîne-savate, vous croyez que c’est le moment de faire une pause ? En salle de réunion, tout de suite !

Quel idiot, se dit Barne. Il avait complètement oublié la présentation que devait faire le sous-directeur commercial ce jour-là. Ce n’était pas faute d’avoir passé un bon quart d’heure la semaine précédente à entrer la date dans son agenda.

Il repassa à son bureau pour prendre un bloc-notes, car il était d’une importance capitale qu’il fasse semblant de prendre des notes pendant la présentation du sous-directeur commercial. Présentation basée sur un diaporama soporifique avec de jolis graphiques sans intérêt, cela tombait sous le sens.

Alors qu’il cherchait une page déjà à moitié remplie pour pouvoir donner l’impression qu’il avait préparé la réunion, une de ses collègues s’approcha de lui.

— Cette fois, Barne, il faut que tu réagisses !

Il leva les yeux. C’était Kildra, l’une des doyennes de l’entreprise. Elle était humaine, tout comme lui, et devait être à seulement quelques années de la retraite. Elle faisait partie des rares employés de Boo’Teen Corp pour lesquels Barne avait un peu de respect, voire de sympathie.

— Tu peux pas te laisser faire comme ça, poursuivit-elle, Glormax dépasse les bornes ! « Traîne-savate », là tu as matière à protester ! Y’a des témoins en plus ! Je peux te soutenir.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse, Kildra ? Que j’aille me plaindre aux supérieurs de Glormax ? Ce sont des orques, bon sang ! Tu crois qu’ils se rangeront du côté de qui, entre le directeur gobelin et le petit employé humain ?

— Contacte donc le syndicat !

Barne poussa un grognement en verrouillant l’écran de son poste de travail. Il n’avait jamais franchement apprécié les syndicalistes. Il n’y voyait qu’une bande de gauchistes tout juste bon à chouiner pour un oui ou pour un non.

— Je sais que tu ne portes pas la fédé dans ton cœur, poursuivit Kildra, mais là il y a une insulte devant témoins ! C’est du harcèlement moral, Glormax pourrait se prendre une sanction !

— Une sanction ? ricana Barne. Quoi, ils vont vaguement l’engueuler et lui conseiller au passage d’être plus subtil quand il nous emmerde ?

— C’est quoi, sinon, ton alternative ? Te laisser marcher sur les pieds ?

— Faire profil bas : si je me fais oublier, Glormax finira par me foutre la paix.

— Oh oui, ça a si bien marché jusqu’à présent…

Elle partit rejoindre la salle de réunion d’un air furieux. Elle ne peut pas comprendre, se dit Barne : elle sera bientôt partie, tranquillement à la retraite, elle n’a rien à perdre à jouer les grandes gueules. Barne, lui, n’avait même pas quarante ans et ne pouvait pas se permettre d’être grillé. Pourtant…

Pourtant il savait au fond de lui qu’elle avait raison : Glormax chercherait toujours la confrontation quoi qu’il arrive. Oui mais se défendre, cela demanderait des efforts… Oui mais tu pourras enfin te regarder dans ton miroir, pensa Barne, voire balancer ce foutu miroir enchanté aux ordures.

Sur un coup de tête, il se saisit du téléphone posé à côté de son ordinateur et chercha le numéro de la FNT : la Fédération Nationale des Travailleurs. Seulement, en levant la tête, il croisa le regard de Glormax qui attendait, les bras croisés, devant la porte de la salle de réunion. Il reposa le combiné en se disant qu’il ferait sa petite rébellion plus tard. Pour l’heure, il avait une réunion à suivre en arrivant à ne pas s’endormir : cela allait lui demander toute l’énergie dont il disposait.


La réunion fut aussi morne que tous les employés s’y étaient attendu. Le sous-directeur commercial semblait concourir pour placer dans son discours le plus d’expressions à la mode et vides de sens comme « automatiser les process » ou encore « rationaliser les compétences digitales ». Personne n’y comprenait rien et tout le monde s’en fichait éperdument. Mais enfin le sous-directeur avait gaspillé une après-midi complète à préparer de jolies diapositives avec l’habillage graphique de la compagnie en haute définition : la moindre des politesses était de gaspiller une heure à les regarder.

Lorsqu’arriva la fin du diaporama, les frottements des pieds de chaise sur le lino indiquèrent que la plupart des spectateurs se redressaient pour tenter d’avoir l’air intéressés, maintenant que le sous-directeur passait à l’inévitable séquence des questions. Norkin, l’un des collègues de Barne, fut le seul à lever la main.

Fayot, pensa Barne.

— Je voudrais revenir sur la problématique que vous avez évoquée en slide quarante-quatre. Notamment sur la convocation des synergies au sein de la démarche qualité du modèle productif. Comment intégrer cela dans une logique de mutualisation des coûts de main d’œuvre ?

Barne réprima un bâillement. Même si cela n’enlevait rien à sa qualité de fayot, Norkin avait au moins eu le mérite de sauver l’honneur et de poser une question : cela leur épargnerait la fureur d’un Glormax mécontent du peu d’intérêt que les salariés portaient aux présentations des équipes de direction. Et cela lui épargnerait, à lui, l’effort de puiser dans ses notions de novlangue pour pondre une autre question sans aucune substance mais avec l’apparence de l’intelligence.

Il n’y eut pas de seconde question mais le sous-directeur et Glormax prirent tous deux l’air satisfait que tout gobelin avait après un travail bien fait. Les employés furent autorisés à quitter la salle après avoir mollement applaudi. Il était seulement midi moins le quart et il était bien sûr hors de question d’aller directement à la cafétéria pour manger si tôt. Profitant de l’absence de Glormax qui était sans doute trop occupé à se passer la brosse à reluire en compagnie du sous-directeur commercial, Barne décida de prendre enfin sa pause café.

Après avoir appuyé son badge contre le détecteur de la machine à café, il attrapa le gobelet brûlant et sortit sur l’étroit balcon qui servait de salle de pause pendant les mois d’été. Il fouilla dans la poche de sa veste, sortit une cigarette – la première de la journée – et l’alluma. L’association de la caféine et de la nicotine lui apporta immédiatement un peu de paix, certes très artificielle, mais toutefois appréciable.

La vue, quant à elle, n’avait rien de renversant : le bâtiment de Boo’Teen Corp donnait sur une zone industrielle assez laide, avec ses larges entrepôts sans âme et ses usines aux couleurs fades. Néanmoins, le petit air encore frais du début de l’été et les rayons du soleil apportaient une légère douceur appréciable. Parfois, Barne regardait avec mélancolie l’horizon en se disant qu’aux temps anciens, lorsque les plaines étaient encore sauvages et n’avaient pas été recouvertes de parkings et d’autoroutes, c’est à coup d’épées et de flèches que Glormax et lui se seraient affrontés. À cette époque, jamais un être humain ne se serait couché devant un vil gobelin. Oui, mais lui, il le faisait. Cinq jours par semaine. Il soupira…

Le temps des épées et des flèches était loin. Les gobelins, les humains, les orques, les elfes… toutes les créatures intelligentes de la Terre de Grilecques vivaient en paix depuis plusieurs décennies déjà. C’était pour le mieux, bien sûr, même si cela faisait toujours mal à Barne que l’on considère les orques et les gobelins comme des créatures intelligentes.

— Barne, la révolte est une sage conseillère.

La phrase avait raisonné dans les airs sans que Barne n’ait vu personne approcher. La voix lui était inconnue.

— Allô ?

— Barne…

— Oui ? Où vous êtes ?

— Je suis dans ton esprit.

Barne était sceptique. La voix ne lui donnait pas du tout la sensation d’être dans sa tête. En fait, elle semblait provenir… Il se pencha contre la barrière du balcon et regarda vers le haut.

— Vous êtes à l’étage du dessus.

— Non, pas du tout. Je suis dans ton esprit, vois-tu, car je…

— Je vois vos pieds qui dépassent.

Les balcons étaient assez étroits et Barne pouvait en effet voir la silhouette de son interlocuteur. La contre-plongée ne lui permettait pas d’en distinguer les traits, mais il apercevait une toge aux couleurs chatoyantes surmontée d’une barbichette.

— Hé, mais je vous connais… je vous ai déjà croisé dans les couloirs. Vous êtes pas le type du syndicat, là ? Camargue… Cargal…

— Carmalière, oui. Enchanté de faire ta connaissance, Barne. Je suis un magicien.

— Et un syndicaliste.

— Oui, aussi. Pourquoi, ça te pose un problème ? Il est interdit d’être à la fois magicien et syndicaliste ?

— Qu’est-ce que vous me voulez exactement ?

Barne entendit le vieux Carmalière prendre une profonde inspiration.

— Barne… je sais que tu as failli me contacter tout à l’heure. Tu étais à deux doigt de composer le numéro de la FNT.

— Comment le savez-vous ?

— Aaaah, un magicien a des pouvoirs que tu ne soupçonnes pas et se doit de savoir certaines…

— C’est Kildra qui vous a appelé, c’est ça ?

— Oui, bon, peu importe. Le fait est que tu as besoin d’aide pour résoudre ce conflit avec ton patron : la FNT est là pour toi.

— Vous tutoyez tout le monde ? remarqua Barne qui n’aimait pas franchement ces manières.

— Barne !

— Oui ?

— BARNE !

— Mais quoi ?!

— Concentre-toi. Je ne suis pas l’ennemi.

Barne se pinça l’arête du nez entre le pouce et l’index. Il le savait. Il le savait qu’il n’aurait pas dû ne serait-ce qu’envisager d’appeler les syndicats. Voilà ce qu’il récoltait : un emmerdeur. Il avait attiré un emmerdeur de première. Il tira une longue bouffée sur sa cigarette en réfléchissant à une manière de se débarrasser de lui.

— Écoutez… ça va. Je m’accroche avec mon boss, de temps en temps, là. Ça arrive, c’est pas grave. C’est lundi matin, on est tous un peu à cran. Il n’y a pas de quoi en ch…

— Enfin, Barne, c’est un gobelin ! Ce ne sont pas juste des accrochages ! Ce sont vos natures profondes qui remontent ! Les gobelins et les humains sont des ennemis naturels !

— Vous êtes sûr que vous n’en rajoutez pas un tout petit peu ? Bon, d’accord, on s’est pas mal massacrés, avec les gobelins. Pendant plusieurs siècles, je ne dis pas. Mais c’était il y a longtemps, ça. On est civilisés aujourd’hui. Il n’y a plus grand monde pour garder de la rancœur interespèce.

— J’ai huit cents ans.

— Ah, oui.

— Oh oui.

— Forcément, c’est sans doute beaucoup plus concret pour vous que pour moi.

Même en fréquentant régulièrement des êtres à la longévité infiniment supérieure à la sienne et à celle de tous les humains, Barne avait toujours du mal à s’y faire : certaines personnes qui avaient vécu au Moyen-Âge étaient toujours là pour en témoigner. Les elfes, par exemple, pouvaient vivre jusqu’à trois siècles. Barne n’avait par contre jamais rencontré de magicien auparavant et ignorait quelle était leur espérance de vie.

— Bon, admettons, continua-t-il. N’empêche que pour moi, la guerre avec les gobelins, les orques… tout ça, c’est du folklore.

— DU FOLKLORE ? VINGT MILLIONS DE MORTS, C’EST DU FOLKLORE ?

— Non, mais j’veux dire que c’est loin tout ça. Pour vous c’était peut-être hier, mais pour moi c’est quelques pages dans un livre d’Histoire poussiéreux.

— Aaah, mon pauvre Barne. Que diraient tes ancêtres s’ils pouvaient t’entendre.

— Dites. Qu’est-ce que vous savez de mes ancêtres ?

— Les Mustii ? Allons. Une lignée de grands guerriers. Des légendes !

— Faut pas exagérer…

— DES LÉGENDES, J’TE DIS ! Eux n’auraient jamais accepté la paix avec les gobelins.

— En même temps, est-ce qu’ils auraient eu raison ? objecta Barne en écrasant sa cigarette sur le rebord du balcon. J’veux dire : c’est pas parce que j’peux pas blairer mon boss que je ne suis pas content de vivre en paix !

— Mais quelle paix, Barne ? Quelle paix ? Une paix couchée, une paix d’esclave. Les gobelins luttaient pour la domination : ils l’ont eue ! Peut-être pas de la manière dont le racontent tes livres d’Histoire, mais ils l’ont eue.

Barne avala sa dernière gorgée de café. Bien sûr, Carmalière avait raison. Il le savait au plus profond de lui-même depuis très longtemps. En fait, à peu près tout le monde était conscient de cette dure réalité : les orques et les gobelins dirigeaient le monde. Économiquement et, de fait, politiquement. Les élus n’étaient que des marionnettes sans grand pouvoir à côté de la puissance des conglomérats orquogobelinesques. Pourtant, tant que les vies individuelles des hommes, des elfes, des gnomes… tant que ces vies restaient supportables, aucune révolte n’éclatait. Pourquoi risquer de mourir pour une hypothétique belle vie quand la vôtre est… acceptable ?

C’était comme si Carmalière entendait le cerveau de Barne fonctionner. Il avait laissé passer un silence, sciemment. Il l’avait laissé réfléchir.

— Si jamais l’envie te vient de rallumer la flamme de tes ancêtres, conclut enfin Carmalière, il y a une permanence de la FNT tous les soirs jusqu’à vingt heures. J’y serai ce soir. Voici ma carte.

Alors que Barne tendait le bras vers le ciel en s’attendant à recevoir la carte de visite en main propre, il y eut un petit flash accompagné d’un léger crépitement et Barne sentit la carte apparaître derrière son oreille.

D’un côté, cela confirmait la nature « magique » de Carmalière. D’un autre…

— La carte derrière l’oreille ? dit Barne, dubitatif. Vraiment ? Vous avez été magicien pendant les Grandes Guerres… pour finir par faire de la magie de fête foraine ?

— Les temps sont durs pour tout le monde, murmura Carmalière. Tu n’es pas le seul à devoir rallumer la flamme.

Barne ne répondit pas. Le bruit d’une porte qui se referme lui indiqua que Carmalière était rentré dans le bâtiment. Lui resta quelques instants de plus à l’extérieur, à scruter l’horizon, les cheminées d’usine qui crachotaient leurs fumées garanties développement durable. Puis il laissa tomber le mégot de cigarette dans son gobelet. La cendre encore chaude fit un petit sifflement en s’imbibant du reste de café qui en tapissait le fond.

En retournant dans l’open space, Barne eut le soulagement de constater que Glormax était absent, probablement parti tourmenter les employés d’un autre étage du bâtiment.

Il se rassit à son poste de travail et déverrouilla son ordinateur. Les autres employés étaient tous plongés dans leurs procrastinations respectives. Certains regardaient avidement leur montre en attendant le moment salutaire du repas de midi.

Barne ouvrit un onglet dans son navigateur et visita un moteur de recherche d’images. Il tapa le mot-clef « mustii » dans la barre de recherche. Après quelques secondes, s’affichèrent sous ses yeux de vieilles gravures numérisées, des dessins aux couleurs passées. Son nom de famille était effectivement associé à de valeureux héros. Il le savait, bien sûr, même s’il ne s’était jamais vraiment intéressé à ses racines. Les images montraient des guerriers humains en armures, qui brandissaient des épées plus grandes qu’eux ; des scènes de bataille sanglantes ; des rangées d’orques décapités d’un seul coup de hache.

Il y avait aussi plusieurs représentations d’une enseigne que Barne connaissait bien : c’était celle de sa famille, remontant à l’époque où les blasons et les armoiries avaient un sens. Elle représentait une épée accompagnée d’un ours à une échelle bien plus petite, le tout cerclé par un hexagone allongé, aux arêtes légèrement courbées.

Et puis, en bas de la page de recherche, il restait en tout petit la photo de profil d’un employé de bureau encravaté, les cheveux roux épars, le regard triste : Barne Mustii, dernier rejeton d’une antique lignée de guerriers. Petit salarié soumis aux mêmes monstres que sa famille avait combattus pendant des siècles.

Il regarda en direction du bureau de Glormax qui était de retour. Au travers de la paroi vitrée, il voyait celui-ci parler au téléphone en faisant de grands gestes, ses petits yeux vicelards et satisfaits scrutant ses dociles subordonnés dans l’open space. Sans le vouloir, il s’imagina, lui, Barne Mustii, armé d’une lourde épée à deux mains, face à un Glormax en furie agitant une masse d’arme hérissée de pointes meurtrières.

Il chassa l’image de son esprit et se replongea dans la feuille de son tableur. Ils étaient civilisés, à présent.

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Ce jour-là, Barne Mustii avait enfilé son costume propre et net qu’il avait passé une bonne demi-heure à repasser la veille. Comme tous les lundis, il avait avalé un croissant accompagné d’un café avec l’exacte bonne dose de sucre. Après s’être brossé les dents, il avait soupiré longuement en regardant les cernes sous ses yeux que lui renvoyait son cruel miroir au visage.

— T’as une mine de chiotte, lui avait dit le miroir.

— Ta gueule, avait-il répliqué.

Depuis son divorce quelques mois plus tôt, il n’avait plus que son miroir à qui parler, son foutu miroir enchanté. Un cadeau de sa femme pour ses trente-cinq ans. On l’avait pourtant mis en garde : « Elle n’est pas faite pour toi ! » « Te marier avec une elfe ? T’es pas dingue, dis ? » « Moi le mariage interespèce, je suis contre. » Malgré tout, ils avaient vécu près de quinze années de relatif bonheur. Elle avait tout de même fini par partir, parce qu’après tout, il n’était qu’un humain. Or, sur le long terme, on le lui avait bien dit, un simple humain ne pouvait pas satisfaire une elfe : un être majestueux et doté de pouvoirs magiques.

— Encore une glorieuse journée pour Barne Mustii ? fit le miroir qui ne prit même pas la peine de dissimuler sa moquerie.

— J’espère que t’es bien conscient que sept ans de malheur, ça ne me fait pas peur. Je dis ça en toute innocence.

— Des menaces, hein ?

— Juste une information en passant. Commence pas à me bourrer le mou dès le lundi matin, je ne suis pas d’humeur.

— T’es jamais d’humeur.

— Justement : fous-moi la paix une bonne fois pour toutes.

— Si tu crois que c’est facile, soupira le miroir, de te foutre la paix quand on voit ta tronche… et qu’on est obligé d’en renvoyer le reflet, en plus.

Barne fit mine de lever le poing vers le miroir qui poussa un petit couinement étouffé. Il ricana en s’éloignant et claqua la porte de l’appartement avant d’avoir pu entendre l’insulte joliment fleurie que lui avait lancée l’objet rageur.

Il ressassait les souvenirs de son ex-femme dans le bus qui le menait sur son lieu de travail, ne prêtant même pas attention au groupe de gnomes qui pouffaient en observant sa cravate de travers et son costume mal repassé. Il se demandait ce qui le poussait à garder de vieux objets qui ne faisaient que lui renvoyer à la figure l’échec de son mariage – au sens littéral, dans le cas de son miroir. Peut-être n’était-il pas encore prêt à tourner totalement la page.

D’autant plus que sa vie sentimentale en miettes n’était pas le pire de ses soucis : comme chaque lundi, il commençait sa semaine de travail comme employé de bureau chez Boo’Teen Corp, une entreprise qui fabriquait des bottes enchantées. Et si cette compagnie avait longtemps été une entreprise familiale et à taille humaine, elle avait fini par être absorbée par une holding tentaculaire qui avait imposé un management « moderne », ce qui signifiait en réalité « inhumain ».

Cela tombait d’ailleurs bien puisque humaine, la direction ne l’était plus : le patron de l’antenne locale où travaillait Barne était un gobelin répondant au délicieux nom de Glormax. Pas un gobelin au sens figuré, pas « oh mon patron, c’est un vrai gobelin ! » : non, un gobelin, un réel gobelin, en chair et en os, la peau verte, les oreilles en pointe et de petits yeux cruels. Pour ce que Barne en savait, les hauts dirigeants de la compagnie étaient à peu près tous des orques. Bien sûr, il ne les avait jamais rencontrés personnellement.

La radio qui crachotait faiblement dans les haut-parleurs du bus diffusait les informations de la matinée. Les nouvelles égrenées chaque jour se ressemblaient autant que les mornes heures de travail qui suivaient…

— Et on rappelle la principale information du jour, monologuait le présentateur, le rachat de Capelia, entreprise de textile en difficultés financières, par le conglomérat Orka Universa. Zad Fulmiark, PDG du groupe et deuxième fortune mondiale, s’est refusé à tout commentaire sur les rumeurs d’un plan de licenciement économique.

Un lundi matin habituel en Terre de Grilecques, en somme… la lente désagrégation des industries était devenue monnaie courante à un point où il ne restait plus grand monde pour s’en émouvoir. Une once de pitié traversa l’esprit de Barne pour les centaines d’employés bientôt réduits au chômage et à la misère… une once de pitié bien vite balayée par la perspective de ses propres ennuis professionnels.

Son appréhension se trouva justifiée dès son arrivée : lorsqu’il s’assit à son poste de travail ce matin-là, il ne fallut pas trente secondes à Glormax, son patron, pour se jeter sur lui comme un dragon sur son or.

— Mustii !

— Bonjour, monsieur.

— Encore en retard hein ?

— Il est neuf heures, monsieur.

— Neuf heure huit ! pesta le gobelin en lui postillonnant au visage.

— Eh bien disons que je resterai huit minutes de plus ce soir.

— Ah ! Vous comptez donc vos heures ! Vos minutes, même ! Vous pensez que c’est en prenant soin de partir pile à l’heure que je me suis hissé dans la hiérarchie ? Vous croyez que c’est comme ça que vous réussirez ?

Barne ne dit rien et alluma son ordinateur. Il bouillonnait intérieurement. Glormax l’avait pris en grippe dès sa mutation à ce poste de directeur local. Il semblait prendre un plaisir malsain à le tourmenter sans la moindre raison valable.

— Je vous conseille de changer d’attitude, mon p’tit vieux, persifla le gobelin, sinon vous ne ferez pas long feu dans cette entreprise !

Puis il s’en alla d’un pas vif vers son bureau, laissant Barne murmurer entre ses dents :

— Je suis dans cette entreprise depuis plus longtemps que toi, crétin…

Dans le grand open space, les collègues de Barne le regardaient d’un air goguenard. Il feignit l’indifférence et se mit au travail. Un travail qui consistait principalement à s’efforcer d’en faire le moins possible tout en se plaignant d’être débordé en permanence. Il avait cessé de se sentir coupable lorsqu’il avait compris que la grande majorité des employés de cette entreprise faisait de même… tout comme la grande majorité des employés de bureau de la Terre de Grilecques, maintenant qu’il y pensait.

Il lança distraitement un navigateur Internet ainsi qu’une feuille de tableur au hasard comme couverture au cas où quelqu’un passerait derrière lui. Car la seule chose plus populaire que la procrastination, au sein de cette entreprise, c’était la délation. Et Glormax n’avait pas besoin de se voir offrir des raisons supplémentaires de se passer les nerfs sur Barne.

Après quelques visites sur les réseaux sociaux en ligne qu’il fréquentait, Barne regarda sa montre avec ennui. Il était à peine neuf heures et demie. Pour passer le temps, il entra quelques chiffres dans son tableur. Il avait un rapport sur les ventes de bottes de sept lieues à rendre avant la fin de la semaine : une tâche qui devrait, en tout et pour tout, lui prendre six heures qu’il comptait bien diluer sur les cinq jours de sa semaine de travail.

Vers onze heures, déjà submergé d’ennui après avoir vaguement mis en page son tableur et actualisé cinquante fois les onglets de navigation de ses réseaux sociaux, il quitta son poste de travail et se dirigea vers la machine à café.

— MUSTII !

C’était Glormax qui l’avait interpellé de sa voix douce et mélodieuse depuis l’autre côté de l’open space.

— Oui, m’sieur ?

— Dites donc, le traîne-savate, vous croyez que c’est le moment de faire une pause ? En salle de réunion, tout de suite !

Quel idiot, se dit Barne. Il avait complètement oublié la présentation que devait faire le sous-directeur commercial ce jour-là. Ce n’était pas faute d’avoir passé un bon quart d’heure la semaine précédente à entrer la date dans son agenda.

Il repassa à son bureau pour prendre un bloc-notes, car il était d’une importance capitale qu’il fasse semblant de prendre des notes pendant la présentation du sous-directeur commercial. Présentation basée sur un diaporama soporifique avec de jolis graphiques sans intérêt, cela tombait sous le sens.

Alors qu’il cherchait une page déjà à moitié remplie pour pouvoir donner l’impression qu’il avait préparé la réunion, une de ses collègues s’approcha de lui.

— Cette fois, Barne, il faut que tu réagisses !

Il leva les yeux. C’était Kildra, l’une des doyennes de l’entreprise. Elle était humaine, tout comme lui, et devait être à seulement quelques années de la retraite. Elle faisait partie des rares employés de Boo’Teen Corp pour lesquels Barne avait un peu de respect, voire de sympathie.

— Tu peux pas te laisser faire comme ça, poursuivit-elle, Glormax dépasse les bornes ! « Traîne-savate », là tu as matière à protester ! Y’a des témoins en plus ! Je peux te soutenir.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse, Kildra ? Que j’aille me plaindre aux supérieurs de Glormax ? Ce sont des orques, bon sang ! Tu crois qu’ils se rangeront du côté de qui, entre le directeur gobelin et le petit employé humain ?

— Contacte donc le syndicat !

Barne poussa un grognement en verrouillant l’écran de son poste de travail. Il n’avait jamais franchement apprécié les syndicalistes. Il n’y voyait qu’une bande de gauchistes tout juste bon à chouiner pour un oui ou pour un non.

— Je sais que tu ne portes pas la fédé dans ton cœur, poursuivit Kildra, mais là il y a une insulte devant témoins ! C’est du harcèlement moral, Glormax pourrait se prendre une sanction !

— Une sanction ? ricana Barne. Quoi, ils vont vaguement l’engueuler et lui conseiller au passage d’être plus subtil quand il nous emmerde ?

— C’est quoi, sinon, ton alternative ? Te laisser marcher sur les pieds ?

— Faire profil bas : si je me fais oublier, Glormax finira par me foutre la paix.

— Oh oui, ça a si bien marché jusqu’à présent…

Elle partit rejoindre la salle de réunion d’un air furieux. Elle ne peut pas comprendre, se dit Barne : elle sera bientôt partie, tranquillement à la retraite, elle n’a rien à perdre à jouer les grandes gueules. Barne, lui, n’avait même pas quarante ans et ne pouvait pas se permettre d’être grillé. Pourtant…

Pourtant il savait au fond de lui qu’elle avait raison : Glormax chercherait toujours la confrontation quoi qu’il arrive. Oui mais se défendre, cela demanderait des efforts… Oui mais tu pourras enfin te regarder dans ton miroir, pensa Barne, voire balancer ce foutu miroir enchanté aux ordures.

Sur un coup de tête, il se saisit du téléphone posé à côté de son ordinateur et chercha le numéro de la FNT : la Fédération Nationale des Travailleurs. Seulement, en levant la tête, il croisa le regard de Glormax qui attendait, les bras croisés, devant la porte de la salle de réunion. Il reposa le combiné en se disant qu’il ferait sa petite rébellion plus tard. Pour l’heure, il avait une réunion à suivre en arrivant à ne pas s’endormir : cela allait lui demander toute l’énergie dont il disposait.


La réunion fut aussi morne que tous les employés s’y étaient attendu. Le sous-directeur commercial semblait concourir pour placer dans son discours le plus d’expressions à la mode et vides de sens comme « automatiser les process » ou encore « rationaliser les compétences digitales ». Personne n’y comprenait rien et tout le monde s’en fichait éperdument. Mais enfin le sous-directeur avait gaspillé une après-midi complète à préparer de jolies diapositives avec l’habillage graphique de la compagnie en haute définition : la moindre des politesses était de gaspiller une heure à les regarder.

Lorsqu’arriva la fin du diaporama, les frottements des pieds de chaise sur le lino indiquèrent que la plupart des spectateurs se redressaient pour tenter d’avoir l’air intéressés, maintenant que le sous-directeur passait à l’inévitable séquence des questions. Norkin, l’un des collègues de Barne, fut le seul à lever la main.

Fayot, pensa Barne.

— Je voudrais revenir sur la problématique que vous avez évoquée en slide quarante-quatre. Notamment sur la convocation des synergies au sein de la démarche qualité du modèle productif. Comment intégrer cela dans une logique de mutualisation des coûts de main d’œuvre ?

Barne réprima un bâillement. Même si cela n’enlevait rien à sa qualité de fayot, Norkin avait au moins eu le mérite de sauver l’honneur et de poser une question : cela leur épargnerait la fureur d’un Glormax mécontent du peu d’intérêt que les salariés portaient aux présentations des équipes de direction. Et cela lui épargnerait, à lui, l’effort de puiser dans ses notions de novlangue pour pondre une autre question sans aucune substance mais avec l’apparence de l’intelligence.

Il n’y eut pas de seconde question mais le sous-directeur et Glormax prirent tous deux l’air satisfait que tout gobelin avait après un travail bien fait. Les employés furent autorisés à quitter la salle après avoir mollement applaudi. Il était seulement midi moins le quart et il était bien sûr hors de question d’aller directement à la cafétéria pour manger si tôt. Profitant de l’absence de Glormax qui était sans doute trop occupé à se passer la brosse à reluire en compagnie du sous-directeur commercial, Barne décida de prendre enfin sa pause café.

Après avoir appuyé son badge contre le détecteur de la machine à café, il attrapa le gobelet brûlant et sortit sur l’étroit balcon qui servait de salle de pause pendant les mois d’été. Il fouilla dans la poche de sa veste, sortit une cigarette – la première de la journée – et l’alluma. L’association de la caféine et de la nicotine lui apporta immédiatement un peu de paix, certes très artificielle, mais toutefois appréciable.

La vue, quant à elle, n’avait rien de renversant : le bâtiment de Boo’Teen Corp donnait sur une zone industrielle assez laide, avec ses larges entrepôts sans âme et ses usines aux couleurs fades. Néanmoins, le petit air encore frais du début de l’été et les rayons du soleil apportaient une légère douceur appréciable. Parfois, Barne regardait avec mélancolie l’horizon en se disant qu’aux temps anciens, lorsque les plaines étaient encore sauvages et n’avaient pas été recouvertes de parkings et d’autoroutes, c’est à coup d’épées et de flèches que Glormax et lui se seraient affrontés. À cette époque, jamais un être humain ne se serait couché devant un vil gobelin. Oui, mais lui, il le faisait. Cinq jours par semaine. Il soupira…

Le temps des épées et des flèches était loin. Les gobelins, les humains, les orques, les elfes… toutes les créatures intelligentes de la Terre de Grilecques vivaient en paix depuis plusieurs décennies déjà. C’était pour le mieux, bien sûr, même si cela faisait toujours mal à Barne que l’on considère les orques et les gobelins comme des créatures intelligentes.

— Barne, la révolte est une sage conseillère.

La phrase avait raisonné dans les airs sans que Barne n’ait vu personne approcher. La voix lui était inconnue.

— Allô ?

— Barne…

— Oui ? Où vous êtes ?

— Je suis dans ton esprit.

Barne était sceptique. La voix ne lui donnait pas du tout la sensation d’être dans sa tête. En fait, elle semblait provenir… Il se pencha contre la barrière du balcon et regarda vers le haut.

— Vous êtes à l’étage du dessus.

— Non, pas du tout. Je suis dans ton esprit, vois-tu, car je…

— Je vois vos pieds qui dépassent.

Les balcons étaient assez étroits et Barne pouvait en effet voir la silhouette de son interlocuteur. La contre-plongée ne lui permettait pas d’en distinguer les traits, mais il apercevait une toge aux couleurs chatoyantes surmontée d’une barbichette.

— Hé, mais je vous connais… je vous ai déjà croisé dans les couloirs. Vous êtes pas le type du syndicat, là ? Camargue… Cargal…

— Carmalière, oui. Enchanté de faire ta connaissance, Barne. Je suis un magicien.

— Et un syndicaliste.

— Oui, aussi. Pourquoi, ça te pose un problème ? Il est interdit d’être à la fois magicien et syndicaliste ?

— Qu’est-ce que vous me voulez exactement ?

Barne entendit le vieux Carmalière prendre une profonde inspiration.

— Barne… je sais que tu as failli me contacter tout à l’heure. Tu étais à deux doigt de composer le numéro de la FNT.

— Comment le savez-vous ?

— Aaaah, un magicien a des pouvoirs que tu ne soupçonnes pas et se doit de savoir certaines…

— C’est Kildra qui vous a appelé, c’est ça ?

— Oui, bon, peu importe. Le fait est que tu as besoin d’aide pour résoudre ce conflit avec ton patron : la FNT est là pour toi.

— Vous tutoyez tout le monde ? remarqua Barne qui n’aimait pas franchement ces manières.

— Barne !

— Oui ?

— BARNE !

— Mais quoi ?!

— Concentre-toi. Je ne suis pas l’ennemi.

Barne se pinça l’arête du nez entre le pouce et l’index. Il le savait. Il le savait qu’il n’aurait pas dû ne serait-ce qu’envisager d’appeler les syndicats. Voilà ce qu’il récoltait : un emmerdeur. Il avait attiré un emmerdeur de première. Il tira une longue bouffée sur sa cigarette en réfléchissant à une manière de se débarrasser de lui.

— Écoutez… ça va. Je m’accroche avec mon boss, de temps en temps, là. Ça arrive, c’est pas grave. C’est lundi matin, on est tous un peu à cran. Il n’y a pas de quoi en ch…

— Enfin, Barne, c’est un gobelin ! Ce ne sont pas juste des accrochages ! Ce sont vos natures profondes qui remontent ! Les gobelins et les humains sont des ennemis naturels !

— Vous êtes sûr que vous n’en rajoutez pas un tout petit peu ? Bon, d’accord, on s’est pas mal massacrés, avec les gobelins. Pendant plusieurs siècles, je ne dis pas. Mais c’était il y a longtemps, ça. On est civilisés aujourd’hui. Il n’y a plus grand monde pour garder de la rancœur interespèce.

— J’ai huit cents ans.

— Ah, oui.

— Oh oui.

— Forcément, c’est sans doute beaucoup plus concret pour vous que pour moi.

Même en fréquentant régulièrement des êtres à la longévité infiniment supérieure à la sienne et à celle de tous les humains, Barne avait toujours du mal à s’y faire : certaines personnes qui avaient vécu au Moyen-Âge étaient toujours là pour en témoigner. Les elfes, par exemple, pouvaient vivre jusqu’à trois siècles. Barne n’avait par contre jamais rencontré de magicien auparavant et ignorait quelle était leur espérance de vie.

— Bon, admettons, continua-t-il. N’empêche que pour moi, la guerre avec les gobelins, les orques… tout ça, c’est du folklore.

— DU FOLKLORE ? VINGT MILLIONS DE MORTS, C’EST DU FOLKLORE ?

— Non, mais j’veux dire que c’est loin tout ça. Pour vous c’était peut-être hier, mais pour moi c’est quelques pages dans un livre d’Histoire poussiéreux.

— Aaah, mon pauvre Barne. Que diraient tes ancêtres s’ils pouvaient t’entendre.

— Dites. Qu’est-ce que vous savez de mes ancêtres ?

— Les Mustii ? Allons. Une lignée de grands guerriers. Des légendes !

— Faut pas exagérer…

— DES LÉGENDES, J’TE DIS ! Eux n’auraient jamais accepté la paix avec les gobelins.

— En même temps, est-ce qu’ils auraient eu raison ? objecta Barne en écrasant sa cigarette sur le rebord du balcon. J’veux dire : c’est pas parce que j’peux pas blairer mon boss que je ne suis pas content de vivre en paix !

— Mais quelle paix, Barne ? Quelle paix ? Une paix couchée, une paix d’esclave. Les gobelins luttaient pour la domination : ils l’ont eue ! Peut-être pas de la manière dont le racontent tes livres d’Histoire, mais ils l’ont eue.

Barne avala sa dernière gorgée de café. Bien sûr, Carmalière avait raison. Il le savait au plus profond de lui-même depuis très longtemps. En fait, à peu près tout le monde était conscient de cette dure réalité : les orques et les gobelins dirigeaient le monde. Économiquement et, de fait, politiquement. Les élus n’étaient que des marionnettes sans grand pouvoir à côté de la puissance des conglomérats orquogobelinesques. Pourtant, tant que les vies individuelles des hommes, des elfes, des gnomes… tant que ces vies restaient supportables, aucune révolte n’éclatait. Pourquoi risquer de mourir pour une hypothétique belle vie quand la vôtre est… acceptable ?

C’était comme si Carmalière entendait le cerveau de Barne fonctionner. Il avait laissé passer un silence, sciemment. Il l’avait laissé réfléchir.

— Si jamais l’envie te vient de rallumer la flamme de tes ancêtres, conclut enfin Carmalière, il y a une permanence de la FNT tous les soirs jusqu’à vingt heures. J’y serai ce soir. Voici ma carte.

Alors que Barne tendait le bras vers le ciel en s’attendant à recevoir la carte de visite en main propre, il y eut un petit flash accompagné d’un léger crépitement et Barne sentit la carte apparaître derrière son oreille.

D’un côté, cela confirmait la nature « magique » de Carmalière. D’un autre…

— La carte derrière l’oreille ? dit Barne, dubitatif. Vraiment ? Vous avez été magicien pendant les Grandes Guerres… pour finir par faire de la magie de fête foraine ?

— Les temps sont durs pour tout le monde, murmura Carmalière. Tu n’es pas le seul à devoir rallumer la flamme.

Barne ne répondit pas. Le bruit d’une porte qui se referme lui indiqua que Carmalière était rentré dans le bâtiment. Lui resta quelques instants de plus à l’extérieur, à scruter l’horizon, les cheminées d’usine qui crachotaient leurs fumées garanties développement durable. Puis il laissa tomber le mégot de cigarette dans son gobelet. La cendre encore chaude fit un petit sifflement en s’imbibant du reste de café qui en tapissait le fond.

En retournant dans l’open space, Barne eut le soulagement de constater que Glormax était absent, probablement parti tourmenter les employés d’un autre étage du bâtiment.

Il se rassit à son poste de travail et déverrouilla son ordinateur. Les autres employés étaient tous plongés dans leurs procrastinations respectives. Certains regardaient avidement leur montre en attendant le moment salutaire du repas de midi.

Barne ouvrit un onglet dans son navigateur et visita un moteur de recherche d’images. Il tapa le mot-clef « mustii » dans la barre de recherche. Après quelques secondes, s’affichèrent sous ses yeux de vieilles gravures numérisées, des dessins aux couleurs passées. Son nom de famille était effectivement associé à de valeureux héros. Il le savait, bien sûr, même s’il ne s’était jamais vraiment intéressé à ses racines. Les images montraient des guerriers humains en armures, qui brandissaient des épées plus grandes qu’eux ; des scènes de bataille sanglantes ; des rangées d’orques décapités d’un seul coup de hache.

Il y avait aussi plusieurs représentations d’une enseigne que Barne connaissait bien : c’était celle de sa famille, remontant à l’époque où les blasons et les armoiries avaient un sens. Elle représentait une épée accompagnée d’un ours à une échelle bien plus petite, le tout cerclé par un hexagone allongé, aux arêtes légèrement courbées.

Et puis, en bas de la page de recherche, il restait en tout petit la photo de profil d’un employé de bureau encravaté, les cheveux roux épars, le regard triste : Barne Mustii, dernier rejeton d’une antique lignée de guerriers. Petit salarié soumis aux mêmes monstres que sa famille avait combattus pendant des siècles.

Il regarda en direction du bureau de Glormax qui était de retour. Au travers de la paroi vitrée, il voyait celui-ci parler au téléphone en faisant de grands gestes, ses petits yeux vicelards et satisfaits scrutant ses dociles subordonnés dans l’open space. Sans le vouloir, il s’imagina, lui, Barne Mustii, armé d’une lourde épée à deux mains, face à un Glormax en furie agitant une masse d’arme hérissée de pointes meurtrières.

Il chassa l’image de son esprit et se replongea dans la feuille de son tableur. Ils étaient civilisés, à présent.

◀ Page du livre Chapitre suivant ▶
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Working Class Heroic Fantasy https://grisebouille.net/?p=561701 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?Working-Class-Heroic-Fantasy Fri, 12 Jan 2018 10:03:36 +0100 Une aventure fantastique de la classe laborieuse

Chapitre 1 ▶

Working Class Heroic Fantasy est un roman d’heroic fantasy dont l’action se déroule dans un monde moderne traversé de luttes sociales, publié par épisodes et sous licence libre.

Cette page centralise les liens vers les chapitres et présente le projet (voir plus bas).

Commencer la lecture au chapitre 1.

Présentation

Bon, alors voilà, on ne va pas y aller par quatre chemins : j’ai écrit un roman. Il s’appelle « Working Class Heroic Fantasy », il comporte 21 chapitres, pèse un peu plus de 100000 mots et va être publié ici-même, sur Grise Bouille, chapitre par chapitre (les 3 premiers sont déjà publiés pour bien commencer). C’est de la fantasy avec un peu d’humour, le tout prenant place dans un monde moderne traversé de luttes sociales (comme le titre l’indique assez bien, je pense).

J’ai débuté l’écriture il y a un an tout pile. Elle s’est étalée entre janvier et juin 2017, puis s’est poursuivie par plusieurs mois de relectures et d’affinages divers. Ça fait partie des choses qui expliquent l’activité un peu plus réduite sur Grise Bouille en 2017 que les années précédentes (mine de rien, ça a demandé pas mal de temps et d’énergie pour en venir à bout, de ce bouquin). J’ai préféré tout écrire d’un coup et le révéler seulement après pour pouvoir l’écrire de façon non-linéaire (et pour être sûr que l’histoire terminée soit cohérente de bout en bout avant de la publier).

Je dois dire que j’en suis sacrément fier : ça n’est sans doute pas un chef-d’œuvre de littérature, mais bon sang, ça faisait un moment que ça me démangeait d’écrire un roman, et jusqu’à maintenant je n’avais jamais réussi à en terminer un. ACHIEVEMENT: UNLOCKED. C’est un gros morceau de mon boulot de l’année passée que je vous livre enfin, et franchement, ça me réjouit ! Le bouquin devrait sortir aux éditions Framabook une fois la publication en ligne terminée. Un grand merci aux membres de Framabook, notamment à Fred, mbx, Goofy et Pouhiou, pour leurs relectures, critiques et conseils qui ont beaucoup apporté au manuscrit initial.

Ah oui, et cela va sans dire mais je le dis quand même : c’est sous licence libre, alors lisez, copiez, collez, modifiez, traduisez, partagez, imprimez, corrigez, etc.

Maintenant, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne lecture et à espérer que ça vous plaise.

Chapitres

Partie I – Étincelle

    1. Comme un lundi matin
    2. La Fédération Nationale des Travailleurs
    3. À l’aventure
    4. (Sortie le jeudi 18 janvier 2018)

Partie II –

Partie III –

Précisions par rapport à Bright

Ce livre n’a RIEN À VOIR AVEC BRIGHT, la série de Netflix qui se passe dans un monde heroic fantasy moderne. Oui, l’univers de départ est basé sur le même concept, mais non, je ne me suis absolument pas inspiré de cet univers. PAS. DU. TOUT. Pour la simple bonne raison que j’ai écrit ce bouquin avant la sortie de Bright.

J’ai commencé la rédaction de ce bouquin en janvier 2017, Bright est sorti en décembre 2017, et je n’ai appris son existence qu’à ce moment-là, de loooongs mois après avoir posé le point final sur mon bouquin (et d’ailleurs, vu les critiques, je n’ai pas pris la peine de le regarder).

C’est con, ça arrive, mais ça s’appelle une coïncidence. Voilà, c’est tout 🙂

Sources des images de couverture

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Une aventure fantastique de la classe laborieuse

Chapitre 1 ▶

Working Class Heroic Fantasy est un roman d’heroic fantasy dont l’action se déroule dans un monde moderne traversé de luttes sociales, publié par épisodes et sous licence libre.

Cette page centralise les liens vers les chapitres et présente le projet (voir plus bas).

Commencer la lecture au chapitre 1.

Présentation

Bon, alors voilà, on ne va pas y aller par quatre chemins : j’ai écrit un roman. Il s’appelle « Working Class Heroic Fantasy », il comporte 21 chapitres, pèse un peu plus de 100000 mots et va être publié ici-même, sur Grise Bouille, chapitre par chapitre (les 3 premiers sont déjà publiés pour bien commencer). C’est de la fantasy avec un peu d’humour, le tout prenant place dans un monde moderne traversé de luttes sociales (comme le titre l’indique assez bien, je pense).

J’ai débuté l’écriture il y a un an tout pile. Elle s’est étalée entre janvier et juin 2017, puis s’est poursuivie par plusieurs mois de relectures et d’affinages divers. Ça fait partie des choses qui expliquent l’activité un peu plus réduite sur Grise Bouille en 2017 que les années précédentes (mine de rien, ça a demandé pas mal de temps et d’énergie pour en venir à bout, de ce bouquin). J’ai préféré tout écrire d’un coup et le révéler seulement après pour pouvoir l’écrire de façon non-linéaire (et pour être sûr que l’histoire terminée soit cohérente de bout en bout avant de la publier).

Je dois dire que j’en suis sacrément fier : ça n’est sans doute pas un chef-d’œuvre de littérature, mais bon sang, ça faisait un moment que ça me démangeait d’écrire un roman, et jusqu’à maintenant je n’avais jamais réussi à en terminer un. ACHIEVEMENT: UNLOCKED. C’est un gros morceau de mon boulot de l’année passée que je vous livre enfin, et franchement, ça me réjouit ! Le bouquin devrait sortir aux éditions Framabook une fois la publication en ligne terminée. Un grand merci aux membres de Framabook, notamment à Fred, mbx, Goofy et Pouhiou, pour leurs relectures, critiques et conseils qui ont beaucoup apporté au manuscrit initial.

Ah oui, et cela va sans dire mais je le dis quand même : c’est sous licence libre, alors lisez, copiez, collez, modifiez, traduisez, partagez, imprimez, corrigez, etc.

Maintenant, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne lecture et à espérer que ça vous plaise.

Chapitres

Partie I – Étincelle

    1. Comme un lundi matin
    2. La Fédération Nationale des Travailleurs
    3. À l’aventure
    4. (Sortie le jeudi 18 janvier 2018)

Partie II –

Partie III –

Précisions par rapport à Bright

Ce livre n’a RIEN À VOIR AVEC BRIGHT, la série de Netflix qui se passe dans un monde heroic fantasy moderne. Oui, l’univers de départ est basé sur le même concept, mais non, je ne me suis absolument pas inspiré de cet univers. PAS. DU. TOUT. Pour la simple bonne raison que j’ai écrit ce bouquin avant la sortie de Bright.

J’ai commencé la rédaction de ce bouquin en janvier 2017, Bright est sorti en décembre 2017, et je n’ai appris son existence qu’à ce moment-là, de loooongs mois après avoir posé le point final sur mon bouquin (et d’ailleurs, vu les critiques, je n’ai pas pris la peine de le regarder).

C’est con, ça arrive, mais ça s’appelle une coïncidence. Voilà, c’est tout 🙂

Sources des images de couverture

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Quand l’actu singe Black Mirror https://grisebouille.net/?p=561794 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?Quand-l-actu-singe-Black-Mirror Thu, 11 Jan 2018 11:45:27 +0100 Lorsque je me suis penché sur l’actualité des GAFAM, comme je le fais souvent pour préparer mes BD, je n’ai pas pu m’empêcher de trouver des similitudes entre certaines informations et une série d’anticipation fort populaire… Je vous livre le résumé d’une saison malheureusement bien réelle.

Sources :

Lire aussi :

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Lorsque je me suis penché sur l’actualité des GAFAM, comme je le fais souvent pour préparer mes BD, je n’ai pas pu m’empêcher de trouver des similitudes entre certaines informations et une série d’anticipation fort populaire… Je vous livre le résumé d’une saison malheureusement bien réelle.

Sources :

Lire aussi :

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Bonne année 2018 https://grisebouille.net/?p=561726 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?Bonne-année-2018 Mon, 01 Jan 2018 20:25:57 +0100 Meilleurs vœux à tout le monde !

C’est l’heure du bilan annuel pour Grise Bouille :

Vous pouvez cliquer sur l’image pour la voir en plus grand.

Une année avec une activité notablement moins élevée que les précédentes. On peut voir que j’ai travaillé par périodes de forte activité interrompues par des périodes d’inactivité totale (comme celle qui s’achève aujourd’hui avec le présent article et qui durait depuis début novembre). Idéalement, j’aimerais bien corriger cela pour les mois qui viennent, mais je ne peux rien promettre (l’idée étant toujours de privilégier la qualité sur la quantité 🙂 ).

L’année a été marquée par la campagne présidentielle et, par conséquent, par un certain nombre d’articles politiques (relativement énervés la plupart du temps, je dois bien l’admettre). Articles qui squattent d’ailleurs allègrement le top 5 des articles qui ont eu le plus de succès cette année :

  1. Chers amis étrangers, voilà pourquoi certains d’entre nous ne sont pas ravis par l’élection de Macron (dont j’ai proposé une version traduite en anglais)
  2. Fakir contre le reste du Monde
  3. Réglons le problème du chômage
  4. Débat des Présidentielles : un cas d’école sur l’idéologie dominante
  5. Ci-gît l’État de droit

Le tout premier article sur l’élection de Macron a d’ailleurs eu un très très gros succès, c’est le deuxième article le plus vu du blog (après Le deuil de la démocratie représentative, qui était d’ailleurs dans le même ton…). Content de voir que je ne suis pas le seul à avoir cette analyse… mais la route est encore longue.

L’article non-politique le plus visité n’arrive qu’en 6e position, il s’agit de Les ordinateurs ont bons cœurs. Pour ma part, si je devais citer quelques articles dont je suis le plus fier (en-dehors de ceux déjà cités), ce serait Comédie romantique que je me suis bien marré à écrire (tout comme la plupart des BD purement comiques – je pourrais aussi citer Toute la lumière sur la lune) ou encore Hexadécimal & Boby Lapointe.

Comme d’habitude, une minute de silence sera respectée pour les articles qui ont le plus « bidé » cette année :

  1. Festival de Bédéologie 2017
  2. Le Ray’s Day
  3. Journalosaure
  4. Grise Bouille, Tome II
  5. Superflu S01E35 – La porte dérobée

Sans surprise, les articles qui parlent de l’actu du blog sont peu partagés (normal puisqu’ils n’intéressent que les visiteurs réguliers). Un peu déçu pour le dernier Superflu, mais c’est ma faute d’avoir largement perdu le rythme de la série… allez, on y croit, je termine la saison 1 en 2018 ?!

En tout cas, bonne année ! Et rendez-vous le 12 janvier pour une petite surprise (qui explique en partie le nombre d’articles réduits en 2017).

Des bises.

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Meilleurs vœux à tout le monde !

C’est l’heure du bilan annuel pour Grise Bouille :

Vous pouvez cliquer sur l’image pour la voir en plus grand.

Une année avec une activité notablement moins élevée que les précédentes. On peut voir que j’ai travaillé par périodes de forte activité interrompues par des périodes d’inactivité totale (comme celle qui s’achève aujourd’hui avec le présent article et qui durait depuis début novembre). Idéalement, j’aimerais bien corriger cela pour les mois qui viennent, mais je ne peux rien promettre (l’idée étant toujours de privilégier la qualité sur la quantité 🙂 ).

L’année a été marquée par la campagne présidentielle et, par conséquent, par un certain nombre d’articles politiques (relativement énervés la plupart du temps, je dois bien l’admettre). Articles qui squattent d’ailleurs allègrement le top 5 des articles qui ont eu le plus de succès cette année :

  1. Chers amis étrangers, voilà pourquoi certains d’entre nous ne sont pas ravis par l’élection de Macron (dont j’ai proposé une version traduite en anglais)
  2. Fakir contre le reste du Monde
  3. Réglons le problème du chômage
  4. Débat des Présidentielles : un cas d’école sur l’idéologie dominante
  5. Ci-gît l’État de droit

Le tout premier article sur l’élection de Macron a d’ailleurs eu un très très gros succès, c’est le deuxième article le plus vu du blog (après Le deuil de la démocratie représentative, qui était d’ailleurs dans le même ton…). Content de voir que je ne suis pas le seul à avoir cette analyse… mais la route est encore longue.

L’article non-politique le plus visité n’arrive qu’en 6e position, il s’agit de Les ordinateurs ont bons cœurs. Pour ma part, si je devais citer quelques articles dont je suis le plus fier (en-dehors de ceux déjà cités), ce serait Comédie romantique que je me suis bien marré à écrire (tout comme la plupart des BD purement comiques – je pourrais aussi citer Toute la lumière sur la lune) ou encore Hexadécimal & Boby Lapointe.

Comme d’habitude, une minute de silence sera respectée pour les articles qui ont le plus « bidé » cette année :

  1. Festival de Bédéologie 2017
  2. Le Ray’s Day
  3. Journalosaure
  4. Grise Bouille, Tome II
  5. Superflu S01E35 – La porte dérobée

Sans surprise, les articles qui parlent de l’actu du blog sont peu partagés (normal puisqu’ils n’intéressent que les visiteurs réguliers). Un peu déçu pour le dernier Superflu, mais c’est ma faute d’avoir largement perdu le rythme de la série… allez, on y croit, je termine la saison 1 en 2018 ?!

En tout cas, bonne année ! Et rendez-vous le 12 janvier pour une petite surprise (qui explique en partie le nombre d’articles réduits en 2017).

Des bises.

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Les murs ont des Google Ears https://grisebouille.net/?p=561698 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?Les-murs-ont-des-Google-Ears Thu, 09 Nov 2017 11:52:12 +0100 Continuons à observer les frasques des GAFAM et voyons un peu les danger des appareils connectés qui « écoutent »… une énième raison d’essayer d’organiser une autre société où, peut-être, les humains s’écouteraient entre eux au lieu de se faire volontairement espionner par des boîtes noires.

Sources :

Lire aussi :

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Continuons à observer les frasques des GAFAM et voyons un peu les danger des appareils connectés qui « écoutent »… une énième raison d’essayer d’organiser une autre société où, peut-être, les humains s’écouteraient entre eux au lieu de se faire volontairement espionner par des boîtes noires.

Sources :

Lire aussi :

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Le petit angle https://grisebouille.net/?p=561690 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?Le-petit-angle Fri, 03 Nov 2017 09:35:17 +0100 Une histoire légère et matheuse aujourd’hui (oui, on peut faire les deux). Ceux qui me suivent sur Mastodon la connaissent sans doute déjà, j’en avais fait un #MercrediFiction il y a quelques temps.

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Une histoire légère et matheuse aujourd’hui (oui, on peut faire les deux). Ceux qui me suivent sur Mastodon la connaissent sans doute déjà, j’en avais fait un #MercrediFiction il y a quelques temps.

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Un demi de compression https://grisebouille.net/?p=561683 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?Un-demi-de-compression Thu, 26 Oct 2017 11:44:29 +0200 Ça faisait longtemps qu’on avait pas un peu causé de binaire, de fichiers, de tout ça… alors c’est parti, attaquons nous à cet élément central de l’informatique moderne : la compression !

(Et au fait, si tu es du côté de Paris ce week-end, je serai en dédicace à la librairie À Livr’Ouvert samedi après-midi, passe donc me voir, ça fait toujours plaisir 🙂 )

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Ça faisait longtemps qu’on avait pas un peu causé de binaire, de fichiers, de tout ça… alors c’est parti, attaquons nous à cet élément central de l’informatique moderne : la compression !

(Et au fait, si tu es du côté de Paris ce week-end, je serai en dédicace à la librairie À Livr’Ouvert samedi après-midi, passe donc me voir, ça fait toujours plaisir 🙂 )

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Réglons le problème du chômage https://grisebouille.net/?p=561669 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?Réglons-le-problème-du-chômage Thu, 19 Oct 2017 23:03:54 +0200 Bon, voilà, je croyais finir la semaine tranquillement, et PAF ! Gattaz sort une énormité. Alors bon, c’était l’occaz de parler un peu de notre assurance chômage. Parce qu’en fait, je crois qu’en général, on ignore pas mal de trucs dessus (par exemple, vous saviez que c’était une association loi 1901 qui la gérait ?).

Je ne garantis pas un article sans mauvaise foi ni exagérations, mais comme je ne raconte pas non plus n’importe quoi, vous pouvez retrouver les sources en bas.

Sources :

Pour aller plus loin :

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Bon, voilà, je croyais finir la semaine tranquillement, et PAF ! Gattaz sort une énormité. Alors bon, c’était l’occaz de parler un peu de notre assurance chômage. Parce qu’en fait, je crois qu’en général, on ignore pas mal de trucs dessus (par exemple, vous saviez que c’était une association loi 1901 qui la gérait ?).

Je ne garantis pas un article sans mauvaise foi ni exagérations, mais comme je ne raconte pas non plus n’importe quoi, vous pouvez retrouver les sources en bas.

Sources :

Pour aller plus loin :

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Bienvenue à Datastopia https://grisebouille.net/?p=561663 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?Bienvenue-à-Datastopia Tue, 17 Oct 2017 11:07:51 +0200 L’actualité des champions de l’exploitation peu scrupuleuse des données personnelles est malheureusement toujours chargée… Voici un petit florilège (les sources sont données en fin d’article). Une façon d’illustrer à quoi Contributopia, la toute nouvelle campagne de Framasoft, se veut une alternative un peu plus réjouissante…

Sources :

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L’actualité des champions de l’exploitation peu scrupuleuse des données personnelles est malheureusement toujours chargée… Voici un petit florilège (les sources sont données en fin d’article). Une façon d’illustrer à quoi Contributopia, la toute nouvelle campagne de Framasoft, se veut une alternative un peu plus réjouissante…

Sources :

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Chat & tartine debunked https://grisebouille.net/?p=561656 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?Chat-tartine-debunked Thu, 12 Oct 2017 11:53:33 +0200 J’en avais déjà parlé sur le Geektionnerd, mais comme je vois systématiquement cette blague racontée avec cette erreur, je me devais d’en faire un article un peu plus élaboré.

Pour mémoire, je parle de ce genre de blague.

 

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J’en avais déjà parlé sur le Geektionnerd, mais comme je vois systématiquement cette blague racontée avec cette erreur, je me devais d’en faire un article un peu plus élaboré.

Pour mémoire, je parle de ce genre de blague.

 

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Ci-gît l’État de droit https://grisebouille.net/?p=561652 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?Ci-gît-l-État-de-droit Thu, 05 Oct 2017 22:06:02 +0200 Bon. Ça faisait un petit moment que j’avais pas gueulé (si si).

Faut dire que je l’ai beaucoup fait au début de l’année jusqu’à l’élection présidentielle de mai. Cette suractivité associée au résultat à la fois si attendu et si déprimant de l’élection en question… bah la motivation de continuer à parler de l’actu politique s’est quelque peu atténuée. Du coup, je vous avoue que j’ai accumulé pas mal de colère ces derniers mois, et là : faut que ça sorte !

 

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Bon. Ça faisait un petit moment que j’avais pas gueulé (si si).

Faut dire que je l’ai beaucoup fait au début de l’année jusqu’à l’élection présidentielle de mai. Cette suractivité associée au résultat à la fois si attendu et si déprimant de l’élection en question… bah la motivation de continuer à parler de l’actu politique s’est quelque peu atténuée. Du coup, je vous avoue que j’ai accumulé pas mal de colère ces derniers mois, et là : faut que ça sorte !

 

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s01e36 – Les horreurs de la guerre https://grisebouille.net/?p=561642 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?s01e36-Les-horreurs-de-la-guerre Wed, 04 Oct 2017 11:46:34 +0200 ◀◀ Premier épisode ◀ Épisode précédent Épisode suivant ▶

Événement : Superflu est de retour, seulement un mois après le dernier épisode. Youhou ! I HOLD THE RIGHT BOUT !

 

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Responsables & réalistes https://grisebouille.net/?p=561636 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?Responsables-réalistes Wed, 20 Sep 2017 13:08:59 +0200 Une aquarelle qui ne dit rien de très nouveau de ce que j’ai toujours dit : je ne comprends pas comment on peut qualifier de « réaliste », de « raisonnable » et autre « responsable » les politiques qui consistent à chercher une croissance infinie dans un monde fini, en augmentant l’activité humaine déjà trop forte, en mettant plus de pression sur les ressources naturelles déjà insuffisantes, en exploitant des ressources fossiles amenées à se raréfier et donc à faire monter les tensions entre pays, en continuant à déstabiliser des régions entières pour subvenir à nos besoins en ces ressources, etc., etc.

Mais non, être pour la décroissance, c’est être irréaliste ; être pour la diminution du temps de travail, c’est être irresponsable.

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Une aquarelle qui ne dit rien de très nouveau de ce que j’ai toujours dit : je ne comprends pas comment on peut qualifier de « réaliste », de « raisonnable » et autre « responsable » les politiques qui consistent à chercher une croissance infinie dans un monde fini, en augmentant l’activité humaine déjà trop forte, en mettant plus de pression sur les ressources naturelles déjà insuffisantes, en exploitant des ressources fossiles amenées à se raréfier et donc à faire monter les tensions entre pays, en continuant à déstabiliser des régions entières pour subvenir à nos besoins en ces ressources, etc., etc.

Mais non, être pour la décroissance, c’est être irréaliste ; être pour la diminution du temps de travail, c’est être irresponsable.

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La rentrée des GAFAM https://grisebouille.net/?p=561628 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?La-rentrée-des-GAFAM Fri, 08 Sep 2017 13:35:07 +0200 Ça fait longtemps qu’on n’a pas pris des nouvelles des fameux GAFAM… voici un petit récapitulatif pour vous aider à y voir plus clair.

Sources :

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Ça fait longtemps qu’on n’a pas pris des nouvelles des fameux GAFAM… voici un petit récapitulatif pour vous aider à y voir plus clair.

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Toute la lumière sur la Lune https://grisebouille.net/?p=561621 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?Toute-la-lumière-sur-la-Lune Mon, 04 Sep 2017 11:24:32 +0200 Joyeuse rentrée à ceux qui rentrent et bon début de semaine à ceux qui, comme moi, n’en ont pas grand chose à secouer des rythmes scolaires. Voici donc le premier article débile de cette année scolaire (et sans doute pas le dernier).

En joie.

 

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Joyeuse rentrée à ceux qui rentrent et bon début de semaine à ceux qui, comme moi, n’en ont pas grand chose à secouer des rythmes scolaires. Voici donc le premier article débile de cette année scolaire (et sans doute pas le dernier).

En joie.

 

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s01e35 – La porte dérobée https://grisebouille.net/?p=561613 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?s01e35-La-porte-dérobée Fri, 01 Sep 2017 11:49:07 +0200 ◀◀ Premier épisode ◀ Épisode précédent Épisode suivant ▶

Il est de retour après presque un an d’absence… et je n’ai aucune bonne excuse, sinon que ce gag me semble d’autant plus savoureux en imaginant qu’il se soit passé un an entre les deux scènes…

 

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Il est de retour après presque un an d’absence… et je n’ai aucune bonne excuse, sinon que ce gag me semble d’autant plus savoureux en imaginant qu’il se soit passé un an entre les deux scènes…

 

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Le Ray’s Day https://grisebouille.net/?p=561606 http://yeuxdelibad.net/clone/gee/?Le-Ray-s-Day Tue, 22 Aug 2017 12:44:13 +0200 Habituellement, je vous propose une nouvelle à l’occasion du Ray’s Day, mais cette année, je n’ai rien de prêt (j’ai quelques trucs sous le coude, mais c’est un peu tôt pour en parler).

Alors voici une courte BD pour présenter l’événement. En vous souhaitant un bon Ray’s Day !

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Habituellement, je vous propose une nouvelle à l’occasion du Ray’s Day, mais cette année, je n’ai rien de prêt (j’ai quelques trucs sous le coude, mais c’est un peu tôt pour en parler).

Alors voici une courte BD pour présenter l’événement. En vous souhaitant un bon Ray’s Day !

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